Sous les vestiges coloniaux, l’héritage français en déclin

10 mar 2012

En 1954, les accords de Genève mettent un terme à la colonisation française en Indochine. Près de 80 ans après le passage d’Albert Londres, nous avons voulu comprendre ce qu’il restait dans le Vietnam contemporain de cet héritage français, à travers les prismes de l’architecture et de la langue.

Un urbanisme à la française

En 1922, Albert Londres parcoure l’Indochine. D’Hanoï à Saigon, en passant par Dalat, le reporter décrit ces cités à travers leur urbanisme. « Hanoï est un réseau d’allées dans un grand jardin bâti. Chacun a sa part d’arbres. » ; « A Saigon, on peut voir une église à briques rouges, le théâtre, la rue Catinat… » Aujourd’hui, Hanoï reste une cité préservée. Ses monuments comme l’opéra ont fait l’objet de politique de restauration et ont été classés au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Les nombreux espaces verts font de la capitale vietnamienne une ville au cachet particulier.

Au sud du pays, Saigon, capitale économique bouillonnante, dévore quant à elle son espace. Mais derrière cette anarchie apparente, le centre-ville s’organise autour d’une urbanisation structurée. Et pour cause. « Le plan d’urbanisme de Coffin, réalisé en 1862, structure le noyau de Saigon. C’est lui qui a tracé les grands boulevards », précise Quynh Tran, historienne et consultante en urbanisme au CEFURDS*. Cet héritage urbanistique passe également par les vestiges d’un réseau de canaux construits par les Français. «Avant, le boulevard Le Loi s’appelait boulevard Bonnard du nom de ce commandant français, ancien gouverneur de la Cochinchine, souligne Quynh Tran. Et avant même d’être ce boulevard, c’était un canal creusé par les Français qui a été comblé. »

Aujourd’hui, au milieu des multiples chantiers qui envahissent le cœur de ville, il reste des monuments comme cette église décrite par Albert Londres, la gare centrale ou l’avenue Catinat (rebaptisée Dhuong Koi), rue du luxe. « Mais l’héritage architectural ne se résume pas au bâti », précise Fanny Quertamp, géographe et co-directrice du PADDI **. « Il faut considérer le paysage urbain dans son ensemble : le patrimoine des arbres par exemple, instauré par les Français. Ces arbres sont recensés par les services des transports de Ho Chi Minh. »

Pression immobilière contre héritage historique

Hanoi et Saigon conservent donc des traces visibles d’un urbanisme à la française. Mais valoriser ce patrimoine reste-t-il compatible avec les défis contemporains ? Aujourd’hui, Saigon affiche un taux de croissance de 9 %. Six lignes de métros devraient sillonner la ville d’ici 2020. « C’est difficile pour les politiques de trouver un équilibre. Les services techniques ne sentent pas de véritable consensus de la population et la rentabilité du foncier prime », insiste Fanny Quertamp. Face à la pression immobilière qui étreint Saigon, l’héritage architectural semble menacé. « Soyons honnêtes, si on a un projet de développement de transports pour élargir une rue stratégique, on ne parlera plus de patrimoine… », sourit la géographe.

Alors comment les Vietnamiens aujourd’hui s’approprient cette part de leur histoire ? « Les habitants ne considèrent pas forcément ces bâtiments comme leur richesse. Nous ne sommes pas dans une dimension de patrimoine musée mais plutôt dans un patrimoine vivant », souligne Fanny Quertamp. Pour Quynh Tran, l’architecture française reste très appréciée : « Nous sommes honorés et fiers d’avoir une parcelle de la culture hexagonale. Ces monuments donnent une atmosphère européenne à la ville. Nous aimons le style de vie des Français, nous aimons la France… Pas les colonialistes ! »

L’influence de la langue française

Les vestiges architecturaux et urbanistiques ne sont pas les seules traces de la colonisation française. La langue vietnamienne en porte également la marque puisqu’on y trouve de nombreux mots aux racines françaises comme « cà rôt » carotte, « cà phê » café, « ghi đông » guidon ou encore « sô cô la » chocolat. Particularité soulignée par Xavier Vuillermet, professeur de français à Saigon, l’usage des mots français dans le vietnamien reste cantonné à des domaines plutôt dévalorisés. « On reste dans un vocabulaire technique, mécanique et culinaire. »

Il y aurait environ 400 000 francophones aujourd’hui au Vietnam soit à peine 0,5 % de la population. Outre les personnes âgées qui ont appris la langue de Molière à l’école, les francophones sont souvent des étudiants. « Pour les plus jeunes, c’est un outil indispensable pour décrocher un visa d’études pour la France », explique Charlotte Jarnet, directrice du Centre culturel français d’Hué. L’établissement dispense des cours à près de 300 personnes par session. Aujourd’hui, le français reste la seconde langue apprise au Vietnam, après l’anglais. Les étudiants la choisissent bien souvent lors d’un cursus universitaire où l’apprentissage de deux idiomes est obligatoire.

Pour Thang, étudiant en master Europe-Asie à Hanoi, l’apprentissage du français est un moyen de se démarquer : « L’anglais devient trop populaire. Avec le français, je peux travailler comme guide touristique pour gagner de l’argent à côté de mes études. » Un choix qui tend à se raréfier au profit de langues « régionales » comme le chinois, le coréen ou le japonais.

La francophonie au Vietnam

Dans les années 1990, à l’ouverture du pays, la France décide d’investir pour valoriser la francophonie en Asie du sud-est, explique Xavier Vuillermet. « L’idée principale était de payer des professeurs, des recteurs, pour réintroduire le français au Vietnam. On voit alors la mise en place de classes bilingues 100 % financées par la francophonie. Au bac, les jeunes pouvaient passer une mention francophone et suivre à l’université des filières en français en droit et en médecine. De nombreux centres ont ainsi été ouverts pour former une élite francophone », raconte le professeur, installé depuis dix ans au Vietnam. En 1997, Hanoi accueille en fanfare le VIIe Sommet de la francophonie et les efforts portent leurs fruits. Mais l’anglais va rapidement s’imposer avec l’implantation de centres de langue américains et australiens à travers tout le pays.

Avec la libéralisation économique et la multiplication des échanges commerciaux, l’anglais devient rapidement la langue à apprendre. « Les Vietnamiens sont pragmatiques », sourit Khan, propriétaire de la librairie française Nam Phong à Saigon. La langue des affaires a remplacé la langue de Molière et les efforts pour la relance du français ont diminué petit à petit. Aujourd’hui, les classes bilingues ne sont plus financées par la France même si les jeunes formés pendant les dix ans d’existence de ce programme constituent « un vivier d’espoirs de la francophonie »***.

La France, un pays qui ne fait plus rêver

Malgré une réalité linguistique en déclin, la France bénéficie toujours d’un important « capital sympathie », essentiellement auprès des personnes âgées. « Les anciens sont amoureux de la France », témoigne Xavier Vuillermet. « On ressent encore chez eux un amour pour la langue, sa poésie et sa littérature », ajoute Charlotte Jarnet. Un sentiment que nous avons retrouvé auprès de nombreuses personnes âgées, que ce soit Minh à Dalat, Hiep à Mui Né ou encore Vinh Bao.

Musicien et poète, le vieil homme est un monument de la culture vietnamienne. Agé de 94 ans, il a été décoré Chevalier des Arts et des Lettres en 2009 et vit à Saigon. « Je manie le français comme je manie le vietnamien, ma langue maternelle. Parfois je préfère composer les vers en français, parfois en vietnamien, je varie selon mon inspiration », raconte le poète. Grand francophile, l’homme est nostalgique de l’époque coloniale : « C’était le paradis, il y avait la justice, la paix et les gens étaient heureux. »

Si la France a attiré jadis, elle ne séduit plus aujourd’hui. Comme le souligne l’écrivaine Anna Moï : «L’intérêt d’une langue passe avant tout par sa culture. Quand j’étais petite, la culture française avait un énorme prestige : ses philosophes, son cinéma… La France d’aujourd’hui ne propose plus de vision et perd de son attrait. » Pour Quynh Tran, « la France avait l’image d’un pays très riche, robuste, élégant. Maintenant, elle est vue comme affaiblie économiquement et culturellement. » Pour le poète Vinh Bao, « La France d’aujourd’hui n’est pas à la hauteur de la France d’avant, celle de Coty ou Poincaré. » Le président actuel est vu comme un « clown », et « sans style ».

Une perte de prestige qui contribue à faire du français la langue du souvenir, en opposition à l’anglais présenté comme la langue de l’avenir puisqu’aujourd’hui « les Etats-Unis font rêver les jeunes ». Cependant, selon Xavier Vuillermet, il ne faut pas oublier un autre atout français : « L’hexagone séduit par son système éducatif car les études y coûtent moins chères qu’aux USA. »

Plus de soixante ans après le départ des Français, les Vietnamiens ont su conserver, avec intelligence, toute une partie de leur histoire coloniale. Et malgré un déclin certain, l’amour de la France est toujours bien présent. Pour autant, le Vietnam ne regarde pas vers le passé et aujourd’hui, sa place et son influence sur les marchés économiques en Asie du sud-est ne cesse de croître.
Visions orientales lu par… Phuong Tran, galeriste, ancienne résistante, née à Dalat en 1929.

 » Mais il faut dire d’abord ce qu’est Dalat. [...] Dalat est la goutte d’eau sur la langue suppliante du pécheur mort sans confessin et qui en serait à sa cent unième année de soif ardente. [...] Au sud de l’Annam, sur le plateau des Lang-Bian, au pays des Moïs noirs et nus, des tigres, des paons et des kong-katans (cerfs), Dalat ! Ô Dalat ! Tu es la rosée du matin des hommes. »

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* CEFFURDS : créé en 2000, organisme de coopération sur les programmes de développement urbains à Saigon

**PADDI : créée en 2004, structure vietnamienne de coopération décentralisée entre la région Rhône-Alpes et Saigon. Quatre volets d’interventions : formation des services techniques, assistance, organisation d’évènements et aide à la publication

*** Thèse « La francophonie au Vietnam du fait colonial à la mondialisation : un enjeu identitaire », Thi Hoai Trang Phan, Université Jean Moulin, Lyon 3, 2005

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