Poulo Condore, un bagne au paradis

01 mar 2012

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Lors de son voyage en Indochine, en 1922, Albert Londres n’est pas venu sur l’archipel de Con Dao. Et pourtant. Le bagne de Poulo Condore aurait pu lui donner un aperçu de ce qui l’attendait en Guyane un an plus tard. Nous passerons six jours sur l’île principale, Con Son, à la découverte des différentes baies et ports de pêche, poursuivant notre voyage à travers l’histoire des bagnes.

Un tourisme de luxe

Comme aux îles du salut, l’endroit est paradisiaque : plages de sable blanc, cocotiers, eau turquoise… Grâce à la création d’un parc national, les pics rocheux et les grandes forêts sont aujourd’hui protégés tout comme la faune (tortues marines, dugongs, rapaces et nombreux singes). Pas de tourisme de masse ici, contrairement à l’île de Phu Quoc (sud-ouest du Vietnam), mais un éden réservé à quelques privilégiés. En effet, Con Son compte peu d’hôtels, tous construits discrètement à l’image du luxueux Six Senses où Brad Pitt et Angelina Jolie sont venus passer leurs vacances en novembre dernier. N’ayant pas le même budget, nous dénichons la guesthouse la moins chère de l’île : elle ne donne pas sur la plage contrairement à tous les établissements, nous devons parcourir au moins 100 m pour mettre les pieds dans le sable (dur). Une destination préservée où l’on peut à la fois se détendre en bord de mer et marcher dans la forêt, mais pas seulement. Con Dao reçoit la visite de nombreux touristes vietnamiens qui se rendent sur l’île pour se souvenir. Transformée en lieu de mémoire en 1993, le lourd passé du site est encore tout frais.

Une prison française, américaine puis vietnamienne

En 1861, la France prend possession de Con Dao et décide d’y installer un bagne. Y seront enfermés les nationalistes et autres « fauteurs de trouble » vietnamiens jusqu’en 1954. Le pénitencier était divisé en trois sections. La première abritait les captifs de droit commun (assassins, pirates…) dans de grandes cellules communes avec bat-flanc collectif en béton et manilles. La seconde recevait les prisonniers politiques et la troisième les dur à cuire, dans les fameuses cages à tigre. Comme sur l’île Saint-Joseph en Guyane, la France construit en 1940 ces cachots exigus surmontés de grilles au-dessus desquelles circulaient les gardiens, jetant de la chaux sur les détenus à leur merci. Petite spécialité locale, la décortiquerie, « le deuxième enfer » pour les bagnards : dans un hangar, les prisonniers faisaient tourner des machines pour séparer le paddy des grains de riz. Nus, dans la poussière et la chaleur, le travail était horrible pour ceux qui tournaient à ces postes.

Au départ des Français, les Américains reprennent et agrandissent Poulo Condore. Nouvelles cages à tigre, nouvelles cellules où l’on retient désormais les soldats communistes capturés par l’armée américaine et celle du Sud Vietnam. Les conditions d’enfermement restent terribles, les détenus sont régulièrement torturés et leurs rations de nourriture insuffisantes. Une réalité que raconte Anna Moï dans son roman Riz noir, racontant l’histoire vraie de deux sœurs emprisonnées à Poulo Condore dans les années soixante.

Dans le corridor, des bols sont posés par terre. À cause de l’éblouissement, je les crois remplis de riz noir. Mais c’est du riz blanc, recouvert de mouches noires.  L’écrivaine Anna Moï

Le 30 avril 1975, jour de la prise de Saigon, c’est la débandade sur l’île, les survivants reviennent sur le continent où ils sont accueillis héroïquement. Entre 1861 et 1975, plus de 20 000 personnes sont mortes à Poulo Condore. Mais ce n’est pas encore la fin du bagne, bien que le musée de Con Dao n’en parle pas. De 1975 à 1993, la prison est utilisée par le gouvernement communiste pour « rééduquer » les soldats de l’armée sudiste. Une page sombre sensiblement oubliée de l’histoire officielle du Vietnam. L’île, qui compte onze prisons au total, a été transformée en lieu de mémoire à la gloire de l’indépendance et du socialisme vietnamien.

Les bagnes, entretenus par de nombreuses balayeuses en uniforme bleu, se visitent et un musée a été installé dans l’ancienne maison du directeur français. Des mannequins de plâtre représentant gardiens et prisonniers ont été installés dans les cellules, rendant le passage encore plus morbide. Scène de misère, de torture, de travail forcé ou encore de révolte se succèdent d’un bagne à l’autre. Le « cimetière des héros » a été aménagé à la soviétique : monument aux morts et fresque gigantesque en marbre, bornes étoilées jaune sur fond rouge devant chacune des 1994 tombes. Poulo Condore a aussi son martyr, Vo Thi Sau, activiste arrêtée après avoir tué deux collaborateurs vietnamiens à la grenade sur un marché et première femme fusillée sur l’île le 23 janvier 1952. Promue héroïne des forces armées vietnamiennes par le président de la République du Vietnam en 1993, sa tombe est aujourd’hui un lieu de recueillement et un monument en son honneur trône face à la mer.

4 commentaires

  1. Vous suivre régulièrement sur votre blog est un plaisir à chaque post renouvelé. Une bouffée de fraîcheur, de découvertes, de souvenirs … qui sont en train de vous forger un avenir superbe. Et tout cela malgré tous les tracas du quotidien qui ne manquent pas de survenir chez les voyageurs au long cours. Et dieu sait si c’est quelques fois difficile !
    Bonne route en Inde.
    Gilles

    Posté le 1 mars 2012 à 12 h 31 min | #
  2. Katell

    j’a

    Posté le 2 mars 2012 à 21 h 41 min | #
  3. Martin

    La porte des cellules qui se referment, les manilles qui raclent le sol ou les murs en béton… Des bruits qui font froid dans le dos.

    Posté le 19 mars 2012 à 0 h 21 min | #
  4. très émouvant..

    Posté le 14 mai 2012 à 12 h 42 min | #

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