Mysticisme sur les bords du Gange

28 mar 2012

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Le soleil se lève, énorme et scintillant, au-dessus du Gange. Il est 5h30 du matin, nous sommes à bord d’une barque sur le fleuve sacré. La vie reprend ses droits au bord des ghâts, ces escaliers typiquement indiens descendant jusqu’à l’eau. Les pèlerins sont déjà nombreux à prendre leur bain rituel, les lavandières battent leur linge sur de grosses pierres plates, des touristes occidentaux méditent sur les marches, les yogi font leurs exercices devant leur ashram et les crémations se poursuivent, inlassablement. Ville parmi les plus vieilles du monde, Varanasi respire le mysticisme. Déroutante et envoutante, telle nous apparaît l’ancienne Bénarès.

Toilette et crémation

« Femmes et hommes ont la moitié du corps dans l’eau et, méticuleusement, se lavent, l’un après l’autre, le siège de leur cinq sens. Chacun a sa manière personnelle de prier. Celui-ci lève les bras par quatre fois vers le soleil, comme s’il le prenait à témoin. D’autres ramassent de l’eau dans le creux de leurs deux mains réunies et font tomber des oraisons dessus. » Le spectacle observé par Albert Londres est toujours le même, 90 ans après son passage. Chaque matin, des milliers de fidèles viennent faire leur toilette dans le Gange. Certains pèlerins sautent dans le fleuve tandis que d’autres s’y plongent trois fois de suite. Peu importe la température de l’eau et les tas de détritus qui y flottent. On s’immerge dans ce véritable temple à ciel ouvert pour se purifier. Si un musulman doit aller une fois dans sa vie à La Mecque, il en est de même pour les hindous et Varanasi.

Halte, cette fois, à Bénarès, dans l’oasis sacrée par tous les plus saints sacrements. Ici est la prière, la plus vieille prière des âmes sur la terre. Visions orientales, Albert Londres, 1922.

Mourir ici c’est l’assurance d’échapper au samsara, le cycle sans fin des réincarnations. Une mort publique puisque l’on brûle les corps à même les ghâts, au plus près du fleuve. Nous tombons sur une de ces terrasses-bûchers par hasard, au détour d’une ruelle. L’endroit est pourtant facilement identifiable grâce aux nombreux vendeurs de bois installés dans les venelles adjacentes. Sur les 86 ghâts de la ville, seuls deux sont utilisés à cet effet, le Manikarnika ghât (le plus important, celui sur lequel nous arrivons) et le Harishchandra ghât, plus au sud où se trouve également un crématorium électrique pour les plus pauvres. Pas de bruit, pas d’odeur particulière et, surtout, pas de femmes car seuls les hommes assistent à la crémation. Alors que nous arrivons, une famille (fils, cousins, frères…) apporte un corps recouvert d’un tissu orange et de fleurs sur une civière de bambou. De l’eau du Gange est versée dans la bouche du mort puis on le dépose sur son bûcher. Frêle corps, inerte, déplacé par ses proches. Traditionnellement c’est le fils ainé qui démarre le feu à l’aide d’une torche allumée dans un feu sacré à deux pas des brasiers. L’ambiance est sereine, personne ne pleure (les larmes empêcheraient la libération de l’âme) ni ne crie, sauf parfois contre une vache qui vient marcher au milieu des cendres.

Dans le labyrinthe des ruelles

A Varanasi les vaches sont effectivement très nombreuses et très impolies. Elles circulent partout sans se soucier de la circulation ou des piétons qui marchent dans leurs déjections. Certaines se révèlent même dangereuses, Nolwenn en a fait les frais alors qu’elle passait à côté d’une belle vachette aux cornes pointues, cette dernière essaya de l’embrocher… Heureusement, le sac à dos fit office de protection, évitant un fâcheux accident.

Les taureaux sacrés débouchent. S’ils me prennent pour un Anglais, je suis embroché ! Visions orientales, Albert Londres, 1922

Le petit bestiaire des ruelles de Bénarès ne s’arrête pas aux vaches : chiens errants, zébus faméliques et singes kleptomanes y sont également chez eux. Ajoutez à cela des rickshaws, motos et touristes en pagaille, vous aurez une idée de la cacophonie qui y règne. Des échoppes minuscules, constituées d’une petite pièce ouverte sur la rue, vendent ci et là des sucreries, des tissus, car Varanasi est la ville de la soie ou encore des bijoux. Ces venelles au-dessus des ghâts forment un véritable labyrinthe où nous nous perdons plusieurs fois avec plaisir.

Nous voici dans les bazars. Bénarès prend de vieux airs de Jérusalem. Les rues se resserrent, se voûtent. Visions orientales, Albert Londres, 1922

Notre hôtel, le Vishnou Resthouse, surplombe le Gange et offre un panorama splendide. Vue directe sur les nombreux sadhus tout d’orange vêtus qui circulent, méditent et mendient au bord du fleuve.  Les chambres sont sommaires et l’endroit est le repaire de hippies occidentaux et asiatiques (Coréens et Japonais en tête). Chaque soir, guitare, weed et djembé sont de sortie sur le Pandey ghât, en contrebas de la terrasse de l’établissement. Mais un spectacle bien plus intéressant se déroule à quelques ghâts de là, au Dasashwamedh ghât : l’arati. Tous les soirs, vers 19h, de jeunes brahmanes effectuent le rituel de l’offrande du feu au fleuve sacré. Musique et clochettes rythment cette danse de chandeliers enflammés tenus par les prêtres sur des promontoires face au Gange. Devant une foule toujours aussi nombreuse, les lumières scintillent, l’encens embaume l’air et les chants résonnent à en donner la chair de poule. Ceux qui n’ont pas trouvé de place sur les marches pour assister à la puja (l’offrande), sont sur des bateaux, face au quai. Le Gange est noir de monde. Il faut dire que Varanasi accueille tous les ans plus de quatre millions de pèlerins et compte plus de deux millions d’habitants.

Retour sur notre barque, nous filons à grand coup de rame observant les palais délabrés des maharadjas, construit au fil des siècles afin de leur assurer une mort proche du fleuve sacré.  Le soleil, haut dans le ciel, chasse la fraîcheur de l’aurore et les cloches sonnent sur les bords du Gange comme chaque  matin à Bénarès l’éternelle.

5 commentaires

  1. PYB

    C’est vrai que ça faisait un moment que je n’avais partagé un bout de pirogue avec vous et observé la planète du haut d’un de vos ghâts ! Toujours aussi agréable et puis, depuis quelques temps, je nourrie mes minutes « perdues » (?) par la lecture de vieux XXI traînant ici ou là… Ce que je dévore là-bas, j’en retrouve plus que des brides dans votre blog. Je persiste à croire que cet immense carnet de route au grès des voyages d’Albert ferait une bien belle série chez ses défenseurs du reportage au long cours… Et puis XXI, c’est aussi des reportages en ligne et là je pense forcément à miss Crenn et ses heures de rushes !
    On en recause à l’occasion…
    Allez, profitez encore et encore. Et commencez à vous prévoir quelques petits sas avant l’atterrissage dans nos contrées toutes aussi épicées.
    Bises
    Pierre-Yves

    Posté le 28 mars 2012 à 16 h 48 min | #
  2. catherine

    Encore de très beaux reportages…. Nous vous avons suivi tout au long de cette belle aventure et vous souhaitons d’en profiter au maximum avant le retour…. C & G.

    Posté le 29 mars 2012 à 18 h 20 min | #
  3. Nicole

    Merci pour toutes ces couleurs cette INDE magnifique et tellement diversifiée et cette belle offrande !!!

    Posté le 30 mars 2012 à 6 h 38 min | #
  4. angélique

    toujours aussi agréable de lire vos aventures et de faire partie du voyage ainsi
    Angélique

    Posté le 1 avril 2012 à 17 h 24 min | #
  5. Philippe

    Il n’est jamais trop tard dit-on… Cette fois, si. Je n’ai pas tenu ma promesse de commentaires, honte sur moi. Mais j’ai fait du rattrapage et je ne peux que confirmer l’excellence de vos contenus. Témoin ici où un son et le texte amènent toutes les couleurs de la cérémonie.
    Il faut absolument faire fructifier cette idée géniale. Outre les articles ici et là, Vous avez-là la matière carrément à un bouquin et, comme le dit PYB, à une collaboration avec des revues style XXI, elles se multiplient en ce moment.
    Bon retour sur les terres occidentales et à bientôt j’espère. Si vous n’êtes pas trop fâchée…
    Philippe

    Posté le 9 avril 2012 à 9 h 11 min | #

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