Virée dans le Tamil Nadu

19 mar 2012

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Le Corromandal Express file à travers la campagne indienne et nous tentons d’apercevoir le paysage à travers une vitre ocre et rayée. Rizières et cheminées d’usines de briques passent sous nos yeux, nous offrant enfin un aperçu de l’Inde rurale. Les multiples arrêts, l’installation de nouveaux passagers dans la cabine et le trafic incessant des vendeurs de chaï (thé au lait et aux épices) nous laissent peu de répit pour dormir. Après 27 heures de transport nous arrivons enfin à Chennai dans le Tamil Nadu. L’estomac de Nolwenn commence à donner des signes de faiblesses après les multiples samossas, dalh et légumes épicés que nous avons ingurgités lors de notre première semaine de voyage. Nous nous arrêtons donc pour la nuit dans l’ancienne Madras, le bus attendra le lendemain matin.

L’Inde française du temps d’Albert

Après une nuit difficile, entre moustiques et fièvre, nous arrivons à Pondichéry. C’est Shyam qui nous accueille en couchsurfing. La maison familiale de ce jeune étudiant se trouve au nord de la ville, dans un quartier assez excentré. Une charmante chambre nous y attend, sur le toit-terrasse envahi par les corbeaux. Pour se rendre au centre, nous apprenons rapidement à utiliser les bus locaux surpeuplés et à ne pas perdre notre équilibre lors des soubresauts et stops brutaux de l’engin.

Ce qui gêne pour que nous ayons tout à fait la certitude de débarquer dans un chef-lieu d’arrondissement du Finistère, par exemple, c’est la température, et puis c’est la végétation. Je n’avais encore jamais vu autant de cocotiers, de palmiers, de bananiers dans une province de France. Visions orientales. Albert Londres 1922.

Pondichéry est divisée en deux villes séparées par un canal : le quartier historique, construit par les Français, et le quartier indien. Le schisme est frappant. D’un côté, de paisibles rues aux noms français, de nombreux bâtiments coloniaux entourés d’allées arborées et une promenade de bord de mer sur plus d’un kilomètre où l’air frais de l’océan indien adoucit l’atmosphère. Peu de véhicules circulent ici et le temps semble s’être arrêté aux portes de la vieille ville. Une fois le canal passé, le capharnaüm indien reprend ses droits. Les boutiques et vendeurs ambulants sont légion tandis que les klaxons et le fouillis de la circulation agressent à nouveau les tympans.

Ancien comptoir français, de 1673 à 1963 (période interrompue par plusieurs épisodes de domination anglaise) la ville a préservé son patrimoine pour développer son tourisme. Notre voyage sur les traces d’Albert Londres nous plonge une fois de plus dans le passé colonial français et nous avons l’impression de nous retrouver à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane. De l’église de Notre-Dame-des-Anges en passant par le phare du XIXe siècle ou le lycée français construit en 1826, les monuments historiques ne manquent pas. De nombreux temples hindous se visitent également comme celui de la déesse Lakshmi où une éléphante bénit les fidèles.

Nous voyons tout de suite un drapeau français et, dessous, deux Hindoues qui s’épouillent, puis nous passons par la rue Dumas, par la rue Saint-Louis, par la rue Saint-Gilles. Visions orientales, Albert Londres 1922.

Tandis que Nolwenn lutte contre la fièvre chez Shyam, Julie fait la rencontre de Jean-Michel, un Français d’origine pondichérienne. Son père, Indien enrôlé pour participer à la guerre du Vietnam, a obtienu la nationalité française ainsi que toute sa famille. A 18 ans, Jean-Michel part donc faire son service militaire en métropole. Il restera dans l’armée plusieurs années avant de devenir chauffeur de bus. Aujourd’hui, il passe six mois de l’année en Inde et l’autre moitié en France. Ce collectionneur de vieilles voitures  et de motos nous emmènera, deux jours plus tard, visiter la campagne tamoule sur son scooter.  L’histoire de sa famille n’est pas unique ici puisque de nombreux Pondichériens ont obtenu la nationalité française à l’indépendance de l’ancien comptoir. La France donnera en effet le choix de leur nationalité aux 300 000 habitants de ses colonies indiennes. Aujourd’hui, environ 10 000 Français vivent à Pondichéry. La ville s’est considérablement étendue et compte près d’un million d’habitants.

Auroville et l’avenir de l’humanité

Les vestiges coloniaux ne sont pas la seule attraction locale. L’ashram de Sri Aurobindo, philosophe et grand maître yogi, séduit de nombreux disciples qui viennent y apprendre ses enseignements. Décédé en 1950, il laisse derrière lui cet ashram très connu en Inde et surtout la fameuse Auroville. Ce projet de cité idéale a été conceptualisé par « Mère », une Française qui était sa compagne spirituelle. Auroville voit le jour le 28 février 1968. L’idée est de montrer que « l’unité humaine » est possible à travers l’établissement d’une ville où tout le monde cohabite « en paix, dans une parfaite harmonie, au-delà de toutes croyances, opinions politiques et nationalités ».

Concrètement, l’endroit s’étend sur 25 km² au nord de Pondichéry. Rien n’indique l’entrée de cette ville, constituée de plusieurs hameaux disséminés dans la campagne. Ces petits villages répondent aux noms de Fertile, Certitude, Grâce, Fraternité ou encore Transformation. Très surprenant quand il s’agit de retrouver son chemin en scooter…  Initialement prévue pour accueillir 50 000 Aurovilliens, la ville compte actuellement 2 300 habitants, auxquels s’ajoutent 800 villageois indiens qui vivent sur son territoire.  Soutenue par l’Unesco, la ville universelle est également aidée par le gouvernement indien qui, par exemple, facilite l’obtention des visas aux « newcomers » (nouveaux arrivants).

C’est Claude Arpi, écrivain et journaliste installé à Auroville depuis 1972 qui nous accueille et nous permet de passer une nuit au pavillon tibétain (inauguré en 2009 par le Dalaï-Lama en personne !). C’est également grâce à Claude que nous pénétrons à l’intérieur du Matrimandir. Symbole d’Auroville, l’énorme globe doré abrite une grande salle de méditation, unique en son genre. L’endroit fait penser à l’intérieur d’un vaisseau spatial. Baignés dans une lumière orange, les visiteurs accèdent à cette salle par des passerelles circulaires. Dans la pièce, où tout est blanc et molletonné, le rayon du soleil passe au centre d’un globe de cristal qui éclaire doucement les méditants. Soixante personnes et pas un bruit, juste celui de votre propre respiration et de celle de votre voisin. Devant le Matrimandir se dresse le majestueux banian, arbre millénaire et véritable cœur géographique et spirituel de la cité.

Nous passerons deux jours à visiter les environs d’Auroville mais ne trouvons pas beaucoup de réponses à nos nombreuses questions : quels sont les critères pour devenir Aurovillien ? Qui finance la cité ? L’argent circule à Auroville alors que « Mère » souhaitait qu’il en soit absent. La communauté compte plusieurs « unités commerciales », pour la plupart des industries d’artisanat. Alors comment se répartissent ces bénéfices ? Cette vie en dehors du « monde » fonctionne-t-elle ? Auroville peut-elle se présenter comme un modèle d’unité humaine ?

Nul doute qu’Albert Londres, qui aurait pu rencontrer Sri Aurobindo lors de son voyage de 1922, aurait apprécié raconter la vie de cette communauté et tenter de comprendre cette philosophie  si particulière.

 

Visions orientales lu par Jean Deloche, historien à l’Ecole française d’Extrême Orient de Pondichéry :

 » Que dira-t-on du voyageur devant les voitures de Pondichéry ? Elles ont quatre roues, mais ni chevaux ni moteur. C’est la Pondichérienne ! Comment peut bien marcher un instrument pareil ? […] Ce sont deux citoyens français de Pondichéry qui poussent l’étrange chose. « 

 

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1 commentaire

  1. balcon

    Vos reportages sont magnifiques. L’Inde et ses couleurs. faites attention à vous (le scooter me fait peur surtt avec cette circulation) Bisous

    Posté le 28 mars 2012 à 13 h 57 min | #

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