Sous les sourires des apsaras d’Angkor

09 jan 2012

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En mai 1922, Albert Londres envoie une carte postale de la cité d’Angkor, à sa fille Florise. Ni sur cette missive, postée de Phnom Penh, ni dans ses écrits, le grand reporter ne fait mention des temples angkoriens. Rien ne prouve que le journaliste ait visité cette partie du Cambodge. Mais pour nous, il était inconcevable de parcourir le pays en faisant abstraction de ces temples centenaires.

Siem Reap, la cité assiégée de touristes

En partant vers le Ratanakiri, nous avions quitté les sentiers touristiques du Cambodge pour le calme de la campagne. Notre arrivée à Siem Reap est un véritable choc. Porte d’accès vers les temples mythiques d’Angkor, la ville fourmille de touristes et nous ne faisons que grossir les rangs de ces hordes d’étrangers. Dans deux jours, foie gras et huîtres garniront les tables familiales. Noël nous semble bien loin et complètement anachronique. Quelques guirlandes accrochées aux arbres et des serveurs habillés en Père Noël nous rappellent que la fête est proche.

En 1900, l’explorateur Eugène Gallois évoquait ainsi le village de Siem Reap : « Longue enfilade de cases sur les berges d’un petite rivière des plus pittoresques, le village qui compte 2 000 habitants ne mesure pas moins de cinq kilomètres. » Plus d’un siècle après son passage, la réalité est tout autre. Chaque jour, les touristes débarquent ici par centaines. Plusieurs lignes aériennes relient la capitale Phnom Penh à Siem Reap. Une dizaine de compagnies asiatiques desservent à raison de cinq vols par jour l’aéroport international dont le nouveau terminal a été inauguré en 2006. A Siem Reap, nous rencontrons Katia, jeune architecte installée ici depuis un an. « Les touristes restent à peine deux jours, c’est dire à quel point ils visitent la ville… Un tour à Angkor et les voilà repartis. » Nous avons décidé de rester quatre jours dont trois exclusivement dédiés aux visites.

L’excursion classique du Cambodge, c’est la visite des ruines d’Angkor. (…)Chaque année, les temples reçoivent des touristes attirés par la réputation dont jouissent ces vestiges importants d’une époque disparue. Les ruines reçoivent paraît-il une centaine de visiteurs annuellement… Eugène Gallois (1856-1916) dans La France d’Asie, un Français en Indochine.

A l’ombre des temples centenaires

Classés au Patrimoine Mondial de l’Humanité depuis 1992, les temples d’Angkor s’étendent sur un vaste site au nord du lac Tonlé Sap. Cette cité mythique fut la capitale de l’empire khmer, fondé par Jayavarman II, entre les IXe et XVe siècle. Les successions à la tête du royaume façonneront l’architecture d’Angkor. Soumise aux invasions Cham, reprise par les Khmers, l’histoire de la cité est complexe. Durant notre visite, nous prenons conscience de l’étendue du site, de la multitude des temples à découvrir (bien au-delà d’Angkor Vat) et de la richesse architecturale du parc.

Le site est aujourd’hui géré par l’Apsara (Autorité pour la Protection du site et l’Aménagement de la Région d’Angkor). Cette organisation, créée en 1995, est chargée de la protection et de l’entretien du parc. Nous croiserons plusieurs dizaines de ces travailleurs reconnaissables à leur uniforme vert.

Lorsque l’on évoque Angkor, on imagine instantanément les tours d’Angkor Vat, symbole du drapeau du pays. Nous ne passons pas à travers cette carte postale. Pour faire honneur à la « tradition », chevauchant nos vélos à 6 h du matin, nous assistons au lever du soleil avec pour voisins une centaine de touristes asiatiques qui ont eu la même idée que nous ! Un peu en retrait, nous préférons observer le spectacle depuis l’extérieur du temple, au calme, un café à la main. La lumière est singulière. Exception faite de la foule arpentant les abords du sanctuaire, l’instant est magique. Loin des premiers explorateurs qui se frayaient un chemin dans la jungle, l’émotion reste au rendez-vous.

Erigé au début du XIIe siècle, Angkor Vat fut dédié à Vishnou (religion hindouiste) avant de devenir bouddhiste. Dans le parc, la majorité des temples est dédiée à Shiva. Les « complexes » semblent construits de manière identique. Au cœur de chaque ensemble sacré, on trouve le prasat (une tour sanctuaire) qui représente le Mont Meru (montagne considérée comme l’axe du monde dans la religion hindouiste). Les enceintes de chaque temple signifient les montagnes qui entourent le mont. Quant aux douves, elles ne sont que l’image de l’océan. Ces temples sont une représentation de l’univers. Angkor Vat nous impressionne par ses dimensions (un site de 82 hectares), sa symétrie parfaite et ses galeries sculptées. Nous restons environ deux heures à déambuler entre les pierres, les sourires des apsaras (danseuses célestes) tentant de démystifier certaines fresques.

Les gardiens du Bayon

Après une pause déjeuner et un curry coco, nous pédalons jusqu’à Angkor Thom, cité royale du roi bouddhiste Jayavarman VII. Autour de nous, des bus électriques, des tuk-tuk loués pour la journée. Très peu de touristes semblent adopter le mode « vélo ». Trop fatiguant peut-être. Il faut dire que le site est immense. Pour cette première journée, nous aurons pédalé environ trente kilomètres juste pour découvrir le petit circuit !

Nous égrenons les visites. En premier, le mystique Bayon. De prime abord, un amas imposant de roches noircies par le temps. Mais en s’approchant, de véritables visages de pierres aux étranges sourires se dévoilent. Apaisés, intrigués, moqueurs, sereins ? Chaque figure est différente avec son histoire, ses couleurs. Le Bayon est un dédale minéral où il fait bon se perdre et admirer les bas-reliefs retraçant des scènes de vie du quotidien (pêche, chasse, agriculture…) Même si le flot de touristes ne nous laisse que peu de répit pour se recueillir au calme. Aux portes du temple, se dresse un immense bouddha. Une nonne, au visage émacié et chiquant du bétel (plante apaisant les maux de dents), nous donne la bénédiction en l’échange de quelques riels.

Cette première journée s’achève par la découverte du Ta Prohm. Erigé en 1186, ce sanctuaire fut dédié à la famille du roi Jayavarman VII. Aujourd’hui, phagocytées par la végétation, les pierres fusionnent avec les arbres, englouties par d’immenses fromagers. Comme si le végétal fondait sur le minéral. La lueur du jour décline à une vitesse vertigineuse et nous nous retrouvons vite dans la pénombre. Seules, un peu égarées, un garde nous indique la sortie. Nous mettrons plus d’une heure pour rejoindre Siem Reap, équipées d’une seule lampe frontale. Slalomant entre les tuk-tuk, voitures et scooters, nous regagnons notre hôtel, exténuées.

Les sculptures ciselées de Banteay Srei

Aujourd’hui, c’est le 24 décembre. Nous remisons le vélo au garage et mettons une option sur le tuk-tuk. Objectif : partir découvrir des temples plus éloignés d’Angkor Vat. Car malgré son majestueux, ses tours impressionnantes, la finesse des sculptures, il est d’autres temples tout aussi prestigieux. A chacun ses émotions face aux vieilles pierres.

Pour atteindre ces trésors « cachés », il faut traverser tout le parc archéologique. Et Angkor, ce ne sont pas simplement des hordes de touristes, la caméra greffée à la main. Sur ce site vivent des centaines de villageois. Chaque matin, les écoliers empruntent les routes à vélo pour se rendre en cours. Les agriculteurs partent aux rizières accompagnés de leurs buffles. Nous parcourons près de quarante kilomètres vers le nord et le plateau des Phnom Kulen. Arrivées sur le site, il nous faut encore marcher une heure sur un sentier parsemé de racines pour atteindre Kbal Spean. Loin du gigantisme d’Angkor Vat, ici, nous découvrons des pierres taillées au creux d’une rivière. Des ronds, des apsaras sculptées, le tout perdu au milieu d’une dense végétation. Loin du tumulte des temples angkoriens, Kbal Spean nous apporte sérénité et calme.

Une fois redescendue, nous partons pour Banteay Srei, la Citadelle des femmes. La pierre, du grès rose, semble plus friable et confère un aspect fragile à l’édifice. Découvert en 1924 par les archéologues de l’EFEO (Ecole française d’Extrême-Orient), ce temple recèle de petits trésors. Comme ces statues de guerriers aux visages de singes. La finesse des sculptures est fascinante comme si les roches avaient été ciselées à l’aiguille. Notre journée se termine par des chants de Noël que nous entonnons, faisant sourire notre chauffeur. Pour le repas du réveillon, nous nous octroyons un grand restaurant ! Avec au menu, une succession de six plats où nous alternons poisson local, anguille grillée et épices ou ganache de chocolat à la cardamome. Nous terminons la soirée à Pub Street, rue de la soif locale où s’égosillent des centaines de vacanciers venus célébrer la naissance de Jésus, une chope de bière à la main.

Le 25 décembre, pause. A 14 h, nous voici toutes les deux, étendues à se prélasser au bord d’une piscine sur le toit d’un hôtel. Le temps d’une après-midi, nous déconnectons de la surpopulation touristique de Siem Reap et de l’histoire khmère, un livre à la main. Avant de rejoindre la ville de Battambang, nous reprenons les vélos pour une dernière journée découverte. Cette fois, nous arpentons le grand circuit où s’égrènent des temples plus « confidentiels » mais tout aussi majestueux. Intrigants sanctuaires pyramidales teintés de rose que le coucher de soleil embrase et révèle sous un jour nouveau. Après ces trois jours de visite, la magie opère toujours. Trois jours, un temps qui s’est imposé à nous comme le temps respectueux et nécessaire pour tenter d’appréhender au mieux près de six siècles d’Histoire.

4 commentaires

  1. Nicole

    Très beaux reportages pour ce superbe pays.Continuez les filles et soyez vigilantes!

    Posté le 10 janvier 2012 à 19 h 43 min | #
  2. angélique

    Salut les filles
    Toujours ravie de lire vos aventures et de vous suivre même de loin
    Ces photos et lecture sont un appel vers le monde,
    Merci pour les pages Gabon qui m’acceuillait il y’a un an…
    A+ la petite soeur de Sylvain

    Posté le 11 janvier 2012 à 20 h 00 min | #
    • Julie

      Bonjour Angélique,
      Merci pour ton message, au plaisir de te voir en France à la fin de notre périple !
      Bises du Vietnam
      Julie et Nolwenn

      Posté le 13 janvier 2012 à 12 h 41 min | #
  3. Linda

    L’émotion et la magie sont toujours à chacun d’un de nos rendez-vous. Merci pour le voyage spirituel.

    Posté le 12 janvier 2012 à 17 h 06 min | #

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