Réhabiliter le bagne pour ne pas oublier

07 déc 2011

En 1923, Albert Londres accoste en Guyane française. De son séjour, il ramènera un véritable pamphlet dénonçant les conditions inhumaines d’incarcération des forçats. En évoquant le bagne, on pense aux îles du Salut. Ces trois îlots, au large de Kourou, qui accueillirent les prisonniers les plus célèbres comme Dreyfus et Seznec. Mais le bagne ne se résume pas à ces îles. On peut aussi citer le camp de la transportation à Saint-Laurent-du-Maroni, celui de la relégation à Saint-Jean-du-Maroni, les camps de Charvein et de la Montagne d’Argent ou encore le bagne des Annamites à Montsinéry-Tonnégrande. Près de 80 ans après le passage du grand reporter, nous avons voulu savoir ce qu’étaient devenus ces lieux.

Sauver la mémoire du bagne

« Le patrimoine est une notion complexe. Fondamentalement, il n’existe pas de patrimoine sans une conscience locale de celui-ci, précise Michel Verrot, architecte des bâtiments de France à la Direction des affaires culturelles de Cayenne (DAC). Si le patrimoine n’est pas évalué à sa juste valeur par les usagers alors il ne peut être sauvé. » De son côté, Léon Bertrand, maire de Saint-Laurent-du-Maroni, insiste sur l’importance de la volonté politique. « La gauche guyanaise a combattu ce qu’elle appelait la colonisation française. A notre arrivée à la municipalité, mon équipe et moi-même avons souhaité changer cette manière de penser. En tant que petit-fils de bagnard, je devais assumer sans honte cette part de mon histoire. »

Léon Bertrand, maire de Saint-Laurent

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Le renouveau de Saint-Laurent-du-Maroni

En déambulant dans les rues de Saint-Laurent, on n’imagine pas qu’il y a vingt ans, cette cité revêtait un tout autre aspect. L’architecte Bernard Castieau, instigateur de nombreux projets de réhabilitation, se souvient : « Il n’y avait aucune route goudronnée. Sur la rive opposée du Maroni, la guerre civile faisait rage au Suriname. Saint-Laurent était une ruine généralisée. Mais il existait un réel potentiel. »

A son arrivée en 1980, l’architecte veut faire bouger les choses et s’attèle à un premier chantier : celui de l’hôtel La Tentiaire. « Ce bâtiment était dans un état de délabrement considérable, des arbres poussaient à l’intérieur. » Bernard Castieau dessine de nouveaux plans. « D’un bâtiment de huit pièces, j’en ai fait un hôtel de 24 chambres. » Mais le projet fait jaser : « Les gens pensent que réhabiliter coûte plus cher que de faire du neuf, c’est faux. Si je le fais c’est que c’est en partie rentable. Les chantiers de réhabilitation demandent plus de présence. Il faut apprendre aux entreprises locales non spécialisées à travailler ce type d’ouvrage. » Près de 20 ans après ce chantier, l’hôtel la Tentiaire fait figure d’exemple et aujourd’hui, plus de 50 % des bâtiments de l’ancienne administration pénitentiaire (AP) sont rénovés comme l’ancien hôpital ou l’actuelle maison de retraite.

Même ville, autre lieu : le camp de la transportation. Lors du départ de l’AP, des familles s’installent pour vivre dans l’enceinte du camp. En 1987, Léon Bertrand décide de racheter les murs et reloge les « expulsés » sur un autre terrain municipal. Aujourd’hui, le camp est devenu un lieu de création artistique. A l’entrée, on retrouve une bibliothèque et une galerie d’art où était récemment exposé l’artiste surinamien Marcel Pinas. Les anciennes cases des forçats ont été réinvesties : le service patrimoine de la ville y a pris ses quartiers. Les cases 8 et 9 sont occupées, depuis 2003, par la compagnie théâtrale K’s and Co, dirigée par Serge Abatucci et Ewlyne Guillaume. Entre ces murs, ils ont construit un théâtre et chaque année, ils organisent le festival des Tréteaux du Maroni. A leur arrivée dans le camp, certains Saint-Laurentais ont été choqués. « L’histoire est récente et la population n’est pas encore réconciliée avec ce chapitre et nous pouvons le comprendre », précise le directeur de la compagnie. Les comédiens s’interrogent alors sur la légitimité de leur présence. « Nous avons conscience chaque jour de travailler au sein d’un lieu chargé d’histoires, précise Ewlyne Guillaume. A nous de faire de cet outil de coercition, un espace de liberté. »

Ewlyne Guillaume, compagnie K’s and Co

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Saint-Laurent-du-Maroni, longtemps perçue comme la cité faite pour et par les bagnards, dénommée la « capitale du crime » par Albert Londres, incarne aujourd’hui un bel exemple de « reconversion » du patrimoine historique.

« Stabiliser le patrimoine des îles du Salut »

« Les îles du Salut, un point du monde réprouvé. On passe au large », écrivait Albert Londres en 1923. Aujourd’hui, familles guyanaises et touristes se pressent en masse pour venir sur ce lieu paradisiaque. Plage, cocotiers mais aussi vestiges à découvrir.

L’île Royale a subi d’importants travaux de rénovation. Sur cet îlot sont installées les principales infrastructures touristiques : hôtel, restaurant, carbet, musée… En face, l’île Saint-Joseph. En lieu et place des cachots à ciel ouvert où étaient enfermés les bagnards les plus réticents, la végétation a repris ses droits et les murs menacent de s’écrouler. Pour des raisons de sécurité, le propriétaire des lieux, le CNES (Centre spatial), interdit formellement l’accès aux ruines.

Mais comment expliquer que l’île Royale ait bénéficié de véritables aménagements alors que Saint-Joseph semble complètement laissée à l’abandon ? « Sur les îles, la situation est complexe. Certains bâtiments sont classés aux monuments historiques, d’autres seulement inscrits. Les fonds alloués ne sont donc pas identiques, précise Michel Verrot. On doit avant tout homogénéiser la protection des bâtiments. Sur Saint-Joseph, il faut arrêter la dégradation des bâtiments en priorité. »

Michel Verrot, Direction des affaires culturelles à Cayenne

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Pour mener à bien ces projets, le CNES a signé une convention pluriannuelle jusqu’en 2013 en partenariat avec la DAC. Un comité des îles a également été mis en place, présidé par le préfet et piloté par la DAC. Cet outil permettra d’établir un état des lieux sanitaires concernant l’ensemble du patrimoine des îles. Chaque année, près de 600 000 euros seront attribués aux chantiers.

Les oubliés de la réhabilitation

Si Saint-Laurent-du-Maroni et les îles du Salut restent des endroits touristiques et donc aménagés, qu’en est-il des autres lieux du bagne ?

A Saint-Jean-du Maroni (quartier de la ville de Saint-Laurent), l’ancien camp de la relégation est aujourd’hui occupé par le 9e RIMA (Régiment d’infanterie de marine) et le RSMA (Régime du service militaire adapté). L’association Meki Wi Libi Na Wan s’occupe des visites du camp et se bat depuis des années pour obtenir des fonds et restaurer certains bâtiments comme l’abattoir ou le kiosque à musique. « Saint-Jean est moins médiatisée que Saint-Laurent, et pourtant chaque année, nous accueillons toujours plus de visiteurs, précise Jérôme Rémont de l’association. J’aimerais que tout aille plus vite mais je comprends que la priorité ait été mise sur le camp de la transportation. Malheureusement, je ne suis que le témoin de l’enterrement du patrimoine local. »

Jérôme Rémont, association Meki Wi Libi Na Wan

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Léon Bertrand se défend pourtant d’avoir « oublié » Saint-Jean. « On a mis l’estocade sur le camp de la transportation. Saint-Jean est à 17 km de Saint-Laurent. Mais nous avons des projets de lotissements et de conservation des vestiges très intéressants. »

Autre exemple avec le bagne des Annamites, situé sur la commune de Montsinéry-Tonnégrande, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Cayenne. Inscrit sur les guides de randonnées, le site a été aménagé avec des passerelles en bois et des panneaux explicatifs. Mais il semble que l’état des lieux se soit rapidement dégradé. Aujourd’hui, on peut visiter le camp à condition de trouver le sentier et de se frayer un chemin à travers la jungle. « La DAC intervient sur des bâtiments protégés aux monuments historiques. A Montsinéry, le bagne n’est même pas inscrit, souligne Michel Verrot. Pour les petites communes, on peut allouer des fonds pour le petit patrimoine comme les lavoirs. Ces financements sont versés par le conseil général, mais cela ne suffirait pas à Montsinéry. Il faut une protection des monuments historiques pour ouvrir de vraies aides d’ingénieries techniques. » D’autres camps (Charvein, La Montagne d’argent, la Forestière) ont quasiment disparus ou sont en passe de le devenir. Une partie de ces bagnes était construite en bois, et avec le temps, les vestiges ont été engloutis par la nature.

 

« La Guyane était une colonie pénitentiaire. Des lieux à conserver, il en existe de nombreux mais on ne peut pas tout traiter de la même manière, avoue Michel Verrot. Il ne faut pas se voiler la face. Certains sites ne bénéficieront jamais des investissements qu’ont récupérés les îles du Salut ou le camp de la transportation à Saint-Laurent. » Plusieurs pistes de réponses peuvent expliquer les différences de traitement dans la conservation de ce patrimoine historique : problèmes de classements des bâtiments à l’annuaire des monuments historiques, désintérêt de la population locale… Sans oublier, les changements incessants des équipes administratives. Dès lors, la mise en place de projets de conservation souffre cruellement de ce manque de continuité.

 

Reproduction de photos avec l’autorisation du cabinet d’architecte AAB Castieau à Saint-Laurent-du-Maroni.

 

 

2 commentaires

  1. BbA

    Froid dans le dos… Bravo pour ces témoignages,
    B.

    Posté le 22 décembre 2011 à 7 h 01 min | #
  2. c’est trop bien, bravo

    Posté le 14 mai 2012 à 12 h 30 min | #

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