Vies de détenus en Guyane

10 déc 2011

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Le diaporama photo présente les deux anciens détenus et l’ancien retenu qui ont bien voulu témoigner. Armand à visage découvert, les prénoms des deux autres personnes ont été changés.

Qu’aurait-vu Albert Londres en Guyane aujourd’hui ? Les problèmes de crack et de toxicomanie ? Les écarts de richesses les plus forts de tout le territoire français ? Un centre de lancement spatial ? Le département le plus touché par le virus du sida ? Les problématiques sociétales sont multiples. Pour rester sur ses traces, nous avons choisi de nous pencher sur la question de l’incarcération.

Si le bagne n’existe plus en Guyane, on y trouve des lieux de privation de liberté. Le centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, près de Cayenne, le centre de rétention administrative de Rochambeau, près de l’aéroport, ainsi que des locaux de rétention, de garde à vue ou encore les cellules du palais de justice.

Surpopulation au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly

Le centre de Rémire-Montjoly, à une dizaine de kilomètres de Cayenne, est le seul établissement pénitentiaire de Guyane. Il accueille toutes les catégories pénales : maison d’arrêt pour hommes, centre de détention, maison centrale, centre pour jeunes détenus âgés de 18 à 21 ans (avec un quartier séparé pour mineurs), quartier pour femmes (maison d’arrêt et centre de détention) et quartier de semi-liberté.  Il dispose de 590 places pour 700 détenus en moyenne.

Daniel Willemot, directeur du centre pénitentiaire, estime que son établissement est « similaire à ceux de métropole » et ne comprend pas bien « le lien avec Albert Londres ». Il a donc jugé notre demande de reportage « non opportune »*. Et pourtant.  Les deux surveillants de prison que nous avons rencontrés tout comme les détenus qui y sont passés distinguent Rémire-Montjoly des prisons métropolitaines. Depuis plusieurs années de nombreux acteurs du système carcéral dénoncent les conditions de détention et notamment la surpopulation. En décembre 2009, un rapport du Comité Européen pour la prévention de la torture (CPT) pointe du doigt l’établissement, demandant à l’Etat français de remédier au surpeuplement, au nombre insuffisant de surveillants ainsi qu’au climat de violence entre détenus.

Plus que des suicides (le dernier datant du 27 octobre 2011), ce centre pénitentiaire connait de nombreuses rixes et agressions de détenus entre eux et contre le personnel. Pas plus tard qu’en juin dernier, un prisonnier de 23 ans est mort poignardé par des codétenus.

Une situation difficile que dénoncent les syndicats de surveillants de prison. « Il y a ici 169 surveillants. Cela fait un agent pour soixante détenus environ », explique Willy Charles-Nicolas, secrétaire général du syndicat Ufap (Union fédérale autonome pénitentiaire). « Notre prison est dangereuse, les détenus outrepassent notre autorité. » Pour lui, la spécificité du centre tient de sa population : « Ce n’est pas la métropole, c’est l’Amérique du sud ! Rémire c’est 75 % de détenus de nationalité étrangère, donc de différentes cultures. Pour ces personnes, la Guyane c’est le Club Med par rapport aux prisons de chez eux. Il règne un calme apparent mais les choses peuvent dégénérer très vite. »

Pour diminuer cette violence, les surveillants tentent de repérer et d’enlever tout ce qui pourrait faire une arme : lampadaires, rambardes de lit, chaises en plastique, etc. Malgré les difficultés, le surveillant relativise la question de la surpopulation : « La surpopulation concerne la maison d’arrêt, pas le quartier des condamnés. Donc elle touche les prévenus qui ont des courtes peines, pas les condamnés », confie-t-il.

Armand, rastaman au sourire éclatant, est entré en prison pour la première fois à l’âge de 22 ans. C’était dans l’ancien centre de Cayenne, à Arago. « La première chose que tu fais en arrivant, c’est d’analyser comment ça se passe dans ton quartier et ta cellule. On était à seize dans une chambre pour huit personnes. Il y avait des matelas à terre dans chaque allée, un lavabo et un toilette pour seize alors question hygiène… », raconte-t-il en rigolant. Armand a connu la fermeture d’Arago et le transfert vers Rémire-Montjoly, en 1998. « Au début ça allait bien, mais après il y a eu une émeute. A cause de la surpopulation. En six mois, la prison était pleine alors tu te retrouvais à cinq dans des cellules de deux ! Dans une prison toute neuve, c’est pas normal ! »

Du côté des surveillants, on explique que les émeutes ont été déclenchées à cause d’une tentative d’évasion ratée et on souligne l’amélioration des conditions de détention depuis Arago : « Sur Cayenne, il y avait des dortoirs avec soixante personnes. Aujourd’hui à Rémire il y a six à huit personnes dans des chambres de six places. C’est beaucoup mieux que dans les années 80. On essaye d’arriver à Un homme = Un lit », souligne Willy Charles-Nicolas.

Les détenues mises à l’écart

Chez les femmes, plus que la surpopulation, c’est l’isolement et le manque d’activités qui dérangent. Nathalie, la quarantaine, petit bout de femme à l’énergie débordante, se souvient : « A Fleury-Mérogis, il y avait moyen de faire des demandes pour travailler, faire du sport, de la musique, des formations diplômantes…  Quand je suis arrivée à Rémire, j’ai découvert des différences de mentalité entre la métropole et la Guyane. Ici les détenues ne revendiquent rien alors c’est difficile de faire des activités et de réclamer quand on n’est pas nombreusesSi j’avais eu une grande peine, j’aurai demandé à la faire en métropole, ils sont très en retard ici. »

Lesly Porte, coordinatrice de l’association L’Arbre à fromager, intervient auprès des femmes en milieu carcéral. Selon elle, le principal problème est que cette prison a été construite pour des hommes. « Les femmes sont dans une petite partie du centre, une enclave et elles restent là. Elles ne sortent pas de cet espace », explique-t-elle posément. «  Elles ne vont plus à la bibliothèque centrale parce que, quand une femme sort, il faut remettre les hommes dans leurs cellules et accompagner la détenue pour traverser tout le centre. C’est compliqué donc on fait en sorte qu’elles ne sortent pas souvent de leur espace. C’est un peu une double peine. Pour voir le médecin ou le psychologue, il y a une matinée où elles peuvent le faire et c’est tout ! Elles ont accès à moins de choses que les hommes », regrette-elle.

Pour pallier à ces problèmes, des travaux d’agrandissement sont en cours pour créer 75 places supplémentaires. « C’est bien, réagit Armand. Ils construisent de nouvelles places… Mais en partie sur l’emplacement du terrain de foot ! Qu’est-ce qu’ils vont faire les gars avec un demi-terrain ? »

« Je préfère la prison au centre de rétention, au moins j’ai un matelas »

La Cimade est le seul organisme à pouvoir intervenir auprès des migrants dans les centres de rétention français et à veiller au respect de leurs droits. Le centre de Rochambeau compte 38 places séparées en deux ailes, vingt-six places dans l’aile homme et  douze dans l’aile femme. Mais la séparation n’était pas réelle. « Il y avait des agressions car les portes des chambres des femmes ne fermaient pas et rien ne les délimitaient vraiment des hommes », explique Mathilde Bachelet, salariée de la Cimade. « Faute de places, le côté femmes était « réquisitionné ». Comme il y a souvent moins de femmes, deux ou trois seulement, cela faisait beaucoup de places de libres. L’administration mettait donc 36 hommes et deux femmes… C’est seulement en juillet 2011 que les choses ont changé alors qu’on le signalait depuis longtemps. »

Concrètement, quelles sont les conditions de vie pour les retenus ?

« Les retenus sont dans des chambres de quatre à six mais ce ne sont pas des « chambres », c’est une sorte de dortoir sans matelas : des blocs de béton avec un tatami de 5 cm d’épaisseur par personne », décrit Fanny Grage, la seconde salariée de la Cimade à Cayenne. « Il n’y a pas de climatisation, les fenêtres sont fermées avec des grilles et les murs épais gardent la chaleur. Les toilettes à la turque sont au milieu des chambres, sans portes, avec juste deux murs pour les séparer des lits. Et l’administration parle de « conditions d’accueil selon les normes hôtelières » ! »

John est Guyanien. Il est entré quatre fois au moins au centre de rétention sans jamais être expulsé puisque le Guyana refuse le renvoi de ses ressortissants. Il raconte : « Au centre, on vous donne de la nourriture puis on vous amène où vous dormez. Vous avez un petit matelas sur du béton, c’est tout. Pas de couverture. S’il y a beaucoup de monde, les cellules sont pleines. Des Brésiliens, des Haïtiens, des Surinamais… Tu dors à terre si personne ne veut partager son matelas. Tu peux mettre ta serviette sur le sol si tu en as demandé une. Le sol est nettoyé tous les matins. Si tu ne sais pas que tu peux demander une serviette, une brosse à dent et un savon, personne ne va te le donner ! C’est à toi de réclamer ton paquetage. Sinon tu es sans rien … Si tu compares le centre de rétention et la prison, tu préfères la prison, au moins tu as un matelas. »

Le centre de Rochambeau est un des centres de rétention où l’on reste le moins longtemps : 1,9 jour en moyenne, comparé aux dix jours d’attente pour les migrants en rétention sur le sol métropolitain. Autre record : 10 000 personnes y sont passées en une année, tandis qu’en métropole ce chiffre atteint 28 000 pour tous les centres de rétention confondus.  « Les gens sont reconduits moins loin mais sont expulsés plus souvent », explique Mathilde Bachelet. « C’est une sanction systématique pour les étrangers plus qu’une véritable politique d’expulsion car personne n’est dupe que les gens reviennent… »

Le 8 novembre 2011, l’Etat a été condamné pour mauvaises conditions de détention au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly. Quinze détenus avaient porté plainte en 2007 et, après le tribunal administratif de Cayenne en 2010, la cour d’appel de Bordeaux leur a donné raison. Ils ont obtenu réparation pour leurs conditions de détention préventive. Les responsabilités de l’Etat et de l’administration pénitentiaire ont été confirmées concernant le manque d’hygiène, de salubrité ainsi que l’absence de cellule individuelle lors de ces détentions préventives.

 

* L’administration pénitentiaire nous a refusé à deux reprises l’autorisation d’un reportage au centre pénitentiaire de Rémire-Montjoly, une fois via le ministère de la Justice, une seconde fois de la bouche du directeur. Ce refus a entrainé une impossibilité d’interviewer officiellement des détenus, les membres du SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation) ainsi que le personnel travaillant à la prison.

3 commentaires

  1. Camille ANTOINE

    Bravo pour ce reportage. Les photos sont très belles et les paroles touchantes. Bonne continuation.

    Posté le 14 décembre 2011 à 0 h 44 min | #
  2. Marie-Adèle

    Emouvant, renversant, interpelant, insurgeant, …
    En vous remerciant !

    Posté le 14 décembre 2011 à 13 h 54 min | #
  3. belles photos!

    Posté le 14 mai 2012 à 12 h 34 min | #

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