Saint-Joseph, la terreur des forçats

30 sept 2011

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Nous voici sur « Saint-Jo », l’île des durs à cuire. Pas d’administration, seulement des cachots. Quand un bagnard commet une faute durant sa peine, c’est ici qu’on l’enferme, au bagne du bagne.

Cette fois-ci, interdiction de monter un carbet-bâche, deux nouveaux fonctionnaires zélés ayant décrété que toute forme de camping était prohibée sur Saint-Joseph. C’est le marin Marc qui nous trouve une solution : « Vous allez dormir chez les légionnaires, je vous ai arrangé le coup ! » Nous débarquons donc au camp de la Légion, à la pointe de l’île, dans les anciens logements de gardiens du bagne. Une chambre pour poser nos hamacs, un frigo et une petite terrasse nous sont réservées, face à l’océan. La vue est parfaite, sans compter l’entourage masculin qui travaille torse nu ou joue au volley sous nos fenêtres. Première nuit entre les murs du bagne.

Avant de monter voir les cachots qui surplombent l’île, nous décidons de faire le tour de la propriété. Nous découvrons le cimetière des surveillants : 200 tombes en bord de mer. Là étaient enterrés les gardiens, médecins et religieuses. Les corps des bagnards étaient jetés en mer. Les requins qui pullulaient à l’époque sont partis et nous pouvons nous baigner. On nous avait vanté l’unique plage des îles du Salut, en coquillage concassés, nous sommes un peu déçues. L’accès à la mer est difficile, les rouleaux se fracassent sur des rochers nous laissant l’espace d’une pataugeoire salée pour nous rafraichir. Malgré ces caprices de touristes, l’aspect paradisiaque du lieu nous déconcerte. Le coucher de soleil auquel nous assistons du ponton est à couper le souffle. Une jonque mouille sur le bord et, l’espace d’une heure, nous nous croyons déjà au Vietnam. Beauté quasi indécente face à l’histoire du lieu.

A vue d’œil c’est ravissant. […] Des cocotiers les parent. C’est vert, bien tenu. Décor pour femmes élégantes et leurs ombrelles. Les îles sont la terreur des forçats. Au bagne, 1923

Ce sentiment étrange prend toute son ampleur le lendemain matin. Il est 8 h quand nous empruntons le petit chemin à l’accès défendu par le CNES, Centre National d’Etudes Spatiales, propriétaire des lieux. Les ruines ne sont pas stabilisées, faute d’entretien, et leur visite est désormais interdite c’est-à-dire sous la responsabilité du promeneur en cas d’accident. Aucun touriste n’est arrivé sur les lieux à cette heure matinale et nous sommes seules.

Ici aussi la nature reprend ses droits. La végétation ronge les bâtiments, grignotant petit à petit les traces des bagnards. Les murs aux couleurs décrépies s’effritent sous le poids des branches, lianes et autres toiles d’araignées. Eclat naturel d’un lieu morbide. Seuls les chants des kikiwi viennent troubler le silence qui règne. Nous déambulons, sonnées, des cachots noirs (fermés) aux cachots semi-clairs où une grille laissait passer la lumière du jour. La nuit, les détenus dormaient le fer au pied à la merci des gardiens qui réalisaient leurs rondes sur une passerelle au-dessus des cellules. Le moindre bruit entraînait la prolongation de la peine. Silence forcé.

Assises à l’ombre, nous faisons la lecture du récit d’Albert Londres. Son témoignage fait ressurgir le passé sous nos yeux. Nous imaginons ces détenus « morts-vivants », la souffrance, la privation de liberté, la négation de toute dignité. Des ombres nous entourent. Roussenq « L’Incorrigible » condamné à 3 779 jours de cachots est là, Dieudonné nous parle de sa cellule, imaginant sa prochaine évasion.

L’île Saint-Joseph n’est pas plus grande qu’une pochette de dame. Les locaux disciplinaires et le silence l’écrasent. Ici, morts-vivants, dans des cercueils – je veux dire des cellules-, des hommes expient, solitairement. Au bagne, 1923

En descendant le chemin construit par les bagnards, l’île du Diable nous fait face. Réservée aux détenus les plus célèbres, « les politiques », elle n’est plus accessible aujourd’hui. Nous ne pourrons que l’observer et imaginer Dreyfus, seul sur son îlot.

Après cet intense séjour, nous regagnons le continent sur le catamaran de Marc. Planteur et coucher de soleil nous accompagnent, faisant redescendre le poids du passé de nos épaules.

4 commentaires

  1. Enora

    Vraiment très intéressant ! Je viens de regarder les 3 derniers posts ^^ C’est super les filles !
    Gros bisous !

    Posté le 3 octobre 2011 à 9 h 30 min | #
  2. Martin

    Certes, vous jouez les naïades… mais passé ce moment d’égarement, on est vite pris par vos lectures et ces images terribles, dénuées d’humanité. Même pas droit à une sépulture décente, jetés en pâture aux requins, c’est l’effrayante réalité que je découvre, merci.

    Posté le 4 octobre 2011 à 9 h 45 min | #
  3. 51rueduCasino

    Un travail de description du présent qui rend bien compte de l’atroce réalité du siècle dernier… Ca fait froid dans le dos!
    Continuez comme ça!
    Et vivement le chapitre indien ;-)

    Posté le 10 octobre 2011 à 21 h 38 min | #
  4. 51rueduCasino

    Le passage où vous parliez de la ronde effectuée sur une grille au-dessus des bagnards, ça m’a clairement rappelé le film Papillon, avec S. Mc Queen… Sacré film à voir absolument pour ceux qui comme moi suivent vos aventures de près!

    Posté le 10 octobre 2011 à 21 h 41 min | #

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