Les Annamites, bagnards oubliés de Guyane

21 sept 2011

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Après nos deux mois d’aventures gabonaises, nous arrivons en Guyane, îlot français d’Amérique du Sud. C’est ici qu’en 1923 Albert Londres était venu dénoncer les conditions de vie des bagnards, expédiés à plus de 7 000 kilomètres de la métropole pour expier leurs fautes. Du petit délinquant au meurtrier, ils sont des milliers à avoir purgé leur peine dans cet enfer vert. Des Français bien sûr, mais aussi des Indochinois. C’est à travers leur histoire que nous avons débuté notre parcours sur les traces d’Albert Londres.

Notre arrivée en Guyane ne s’est pas faite sans peine. Pour rejoindre Libreville à Cayenne, nous avons passé environ 36 h dans les avions, avalé quelques plateaux repas et subi la loi des séries : douze heures de retard au départ de Miami, une journée interminable à l’aéroport de Floride, une arrivée à Cayenne au petit matin sans nos bagages… Après cinq jours d’attente, nous retrouvons enfin nos sacs. Nous logeons chez Carole, institutrice et couchsurfeuse. Entre deux journées de travail sur nos posts gabonais, nous visitons les environs.

Premier objectif : retrouver la trace du bagne des Annamites situé sur la commune de Montsinéry-Tonnégrande à 30 km de Cayenne. Guide de randonnées, voiture de location et bouteille d’eau, nous sommes parées ! Le site trouvé, nous empruntons un chemin boueux qui serpente dans une végétation luxuriante. Après quarante minutes de marche, nous atteignons les premières ruines. Une pancarte abîmée nous fournit quelques données historiques. Albert Londres n’a jamais vu ce camp, et pour cause lors de son passage en Guyane, ce bagne n’existait pas.

Crique Anguille, l’enfer des Indochinois

Petit rappel historique. Partie intégrante de l’Indochine, le territoire Annam se situe dans le centre de l’actuel Vietnam. En novembre 1925, la France par l’intermédiaire de son Gouverneur, ôte à l’empereur d’Annam tous pouvoirs relevant du domaine judiciaire et administratif. La région s’embrase et de nombreux mouvements nationalistes voient le jour. Au même moment, l’Etat français crée le territoire de l’Inini qui s’étend sur toute la Guyane exceptée sa bande côtière. L’espace doit être « valorisé ». Pour le Gouverneur de l’Indochine, l’occasion est trop belle. En juin 1931, la France met en place sur ce territoire trois EPS (Etablissements pénitentiaire spéciaux) destinés aux Indochinois : le camp de Crique Anguille (que nous avons visité), celui de la Forestière sur le Maroni et enfin Saut Tigre sur la Sinnamary. Plus de 500 condamnés de droits communs issus des prisons d’Hanoï mais aussi du bagne indochinois de Poulo Condore rejoignent le territoire guyanais, deux cents seront envoyés à Crique Anguille.

Débarqué sur ce site de 34 hectares, chaque bagnard reçoit une trousse : un chapeau, une couverture, une paire de chaussures et deux serviettes de toilettes ainsi qu’une gamelle, une cuillère et une dose hebdomadaire de savon. Chaque jour, on distribue une ration aux prisonniers : 700 g de riz, 200 g de viande sèche, du sel, du thé et du nuoc-mâm. Les conditions de vie sont exécrables (maladies, problèmes d’hygiènes, sévérité des matons…) En mars 1939, un décret du Journal officiel stipule que « tous les indigènes condamnés aux travaux forcés par les juridictions de l’Indochine et transportés dans le territoire de l’Inini ou en Guyane, qu’ils soient en cours de peine ou qu’ils soient libérés, n’ont plus d’obligation de résidence temporaire. » Près de 80 libérés asiatiques rejoignent alors l’Indochine par bateau. Les camps de Saut Tigre et Crique Anguille continueront à fonctionner jusqu’en 1945, date de leur fermeture. Certains condamnés iront peupler le Village chinois de Cayenne, les autres rejoindront leur pays d’origine entre 1954 et 1963.

Sous la végétation, les ruines

Nous nous frayons un chemin entre les branches et les fougères gigantesques. A nos pieds, des pierres recouvertes de mousse et les ruines d’un ancien four à pain nous indiquent que nous sommes en plein cantonnement des militaires. Face à ces vestiges, difficile de s’imaginer la vie du camp. C’était sans compter la découverte des cachots.

L’impression y est bien différente. N’imaginez pas entendre résonner les cris des bagnards. Tout n’est que silence. Un silence de mort. Alignés au cordeau, deux rangées de seize cellules se font face. Les condamnés envoyés au cachot disposaient d’une cellule de trois mètres carrés surmontée de barres de fer à travers lesquelles la lumière peinait à pénétrer. Aujourd’hui, les troncs d’arbres et la végétation ont littéralement phagocyté le béton. Seule une pancarte commémorative, installée par le parti vietnamien en janvier 2010, rend hommage à ces détenus. Cernées par une forêt dense et impénétrable, nous comprenons rapidement que les bagnards n’avaient ici aucun espoir d’évasion. Seul « réconfort » peut-être : chaque soir, les prisonniers pouvaient circuler librement dans le camp. Troublées, nous quittons ce lieu sinistre pour prendre la direction des chutes de Fourgassié.

Après quelques kilomètres de route bitumée, nous tombons sur une piste de latérite (souvenirs gabonais…) et arrivons devant les chutes. Aujourd’hui l’endroit est déserté par les touristes, normalement pris d’assauts chaque week-end. Le site est plutôt propre contrairement à ce qu’on nous avait dit. Dans cette petite vallée ombragée, l’eau s’écoule lentement, polissant chaque pierre sur son passage. Effet patinoire garanti ! Exténuées par la chaleur, nous sautons tout habillées dans les cascades. Ravies de cette première journée balade, nous rejoignons Cayenne.

Dans quelques jours, nous quittons la ville avec pour prochaine étape : les îles du Salut. Sur ces trois cailloux balayés par le vent et bordés par  l’océan Atlantique, nous suivrons la route qu’Albert Londres avait empruntée, cette année 1923.


9 commentaires

  1. 51rueduCasino

    Très chouette récit, ça met dans l’ambiance… Vite le prochain papier!

    Posté le 21 septembre 2011 à 14 h 03 min | #
  2. Diane

    J’ai surkiffé vous lire (comme dirait Julie !). Très bon reportage, un de mes préférés.
    Gros bisous

    Posté le 21 septembre 2011 à 15 h 02 min | #
  3. karine

    Albert aurait été fier de « ses Albertines »!
    ah! ce territoire de l’inini chargé d’histoire…et oui j’ai craqué!
    un petit peu de Gérard pour accompagner tout ça! grâce à vous, mais je vais en garder pour la suite…!

    Posté le 21 septembre 2011 à 18 h 28 min | #
  4. CADALEN

    superbe récit! chaque fois, vous nous emmenez un peu avec vous… continuez les filles! vivement les prochaines aventures!

    Posté le 21 septembre 2011 à 21 h 47 min | #
  5. MA

    Si j’ai bien compris, toutes les occasions sont bonnes pour mouiller le tee-shirt ! Non parce qu’entre 2 journalistes sérieuses qui suivent les traces d’Albert Londres et les miss tee-shirt mouillé, je pensais qu’il y avait un fossé moi ;-) !!!

    Posté le 21 septembre 2011 à 22 h 04 min | #
  6. Salut mesdames, depuis Mouila au Gabon, je continue le voyage avec vous. Et merci de me faire découvrir le monde.

    Posté le 22 septembre 2011 à 17 h 39 min | #
  7. Martin

    Merci pour cet éclairage sur la présence de condamnés indochinois en Guyane, que je ne connaissais vraiment pas. Un beau reportage dont j’attends la suite.

    Merci aussi pour les commentaires sur Hyundai… ;-)
    et puis l’aéroport de Miami, vous trouvez pas qu’il sent la chaussette mouillée ?

    Posté le 23 septembre 2011 à 9 h 58 min | #
  8. Rozenn

    Dis donc les filles, vous avez posté un mercredi, faites attention, bientôt vous allez devoir travailler le dimanche! Très beau reportage et très belles photos, j’espère que vous aviez pensé à vous munir d’une « taupe » pour faire tout ce trajet! Bonne continuation, à bientôt sur Rémire!

    Posté le 23 septembre 2011 à 15 h 51 min | #
  9. Pascal LE PHAT TAN

    Très beau récit de voyage ! Ces bagnes n’ont pas accueillis des prisonniers de droit commun annamites mais des prisonniers politiques qui se sont rebellés contre les colonialistes français ! Ils ne viennent pas des prisons de Hanoi mais du bagne de Poulo Condor puis déportés à l’ile de Ré et ensuite dirigés en Guyane.

    Posté le 22 décembre 2011 à 22 h 26 min | #

One Trackback

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