Chez les coupeurs de bois. Episode 1

20 août 2011

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Lors de son voyage en Afrique, en 1928, Albert Londres consacra une partie de ses reportages à l’exploitation forestière. Près de 80 ans après son passage, nous avons voulu comprendre comment fonctionnait cette activité aujourd’hui au Gabon.

La forêt recouvre 85 % du territoire gabonais, soit 22 millions d’hectares, et constitue un secteur d’emploi primordial pour le pays puisqu’elle représente le deuxième employeur après la fonction publique.  Le bois est exploité au Gabon depuis le début du XXe siècle. Précarré des entreprises françaises, le marché s’est ouvert petit à petit aux sociétés de toute la planète : chinoises, malaisiennes, italiennes ou suisses.

Pour aller voir de plus près cette industrie, nous avons eu la chance d’être accueillies à la CEB, Compagnie Equatoriale des Bois, rachetée en 2007 par le groupe suisse Precious Woods. Bambidie, camp de base de la société, se situe à l’est de Lastourville. L’entreprise, labellisée FSC (lire ci-dessous), est implantée au pays depuis 40 ans et exploite actuellement 600 000 hectares de concession.

Une exploitation planifiée

Finie l’époque d’Albert Londres où les forestiers avançaient à l’aveuglette et rasaient tout ce qui leur tombait sous la main. Ici la coupe des arbres est minutieusement préparée. Le territoire de la concession est divisé en parcelles appelées assiettes annuelles de coupe. Ce sont ces zones prédéfinies que la compagnie a le droit d’exploiter chaque année. Une fois fait, elle devra attendre 25 ans avant d’y revenir.

C’est ici. C’est la forêt. Si le noir y souffre, le blanc aussi. La vie de chef de chantier est une terrible aventure. […] C’est un métier de bagnard. Cependant on tient !

Pour rationnaliser au maximum la production de ces parcelles sur l’année, le terrain est visité au préalable par une équipe qui réalise l’inventaire. Des boussoliers et compteurs parcourent la forêt au mètre prêt et repèrent les essences à couper. Les coordonnées géographiques de chaque tronc sont ensuite entrées dans un logiciel cartographique. Tout est donc répertorié avant même l’exploitation. C’est aussi à ce moment-là que l’on sélectionne l’arbre selon plusieurs critères : hauteur (six mètres sans défaut au moins), diamètre (soixante-dix centimètres environ) et qualité (sans nœuds ou  déformation). En moyenne, la CEB exploite 30 000 hectares chaque année, à raison d’un arbre à l’hectare.

Bulldozers et tronçonneuses

Concrètement, le travail des forestiers débute par la création des routes à travers la concession. Un ou deux bulldozers viennent ouvrir la forêt, renverser les arbres, écraser la végétation pour faciliter l’accès aux zones de coupe. La construction des routes représente le plus gros impact sur l’environnement de l’exploitation forestière. C’est là qu’a réellement lieu la déforestation et non lorsqu’il faut abattre les arbres sélectionnés pour la transformation.

Une fois la route établie, les abatteurs entrent en action. L’équipe d’inventaire a soigneusement laissé des piquets de comptage à leur intention. Ces indications leur donnent la piste à suivre, le nombre de troncs à tomber et leur essence (okoumé ou bois divers, c’est-à-dire padouk, movingui…) L’abattage est régi par des règles de sécurité très strictes. Les abatteurs sont formés et doivent respecter une procédure : établir une ligne de fuite et tomber l’arbre de façon « directionnelle » (choisir où il va chuter en faisant le moins de dégâts). Le bûcheron, en plus de son salaire fixe, perçoit une prime de production, en fonction du nombre et du volume de bois abattu ainsi qu’une prime de qualité qui juge le travail accomplit.

Soudain, un craquement. L’un des nègres sauta de l’échafaudage. L’autre donna un dernier coup et sauta aussi. Et l’arbre s’abattit comme s’abattent toutes les grandes choses, avec un bruit majestueux qui commande aussitôt le silence.

Une fois l’arbre tombé, c’est au tour des bulldozers d’intervenir : ils viennent tirer la grume hors de la forêt jusqu’à la route. Le « bull » travaille alors avec la pelle relevée pour ne pas arracher la végétation et infliger le moins de dommages possible à la nature environnante. Une fois les grumes remontées, des skidders, sorte de méga-tracteurs, les récupèrent et les amènent jusqu’au parc à bois le plus proche. Chaque pied reçoit un numéro forestier, martellé à sa base, et sera suivi tout au long de sa transformation. Le tronc est ensuite chargé sur un grumier et ramené jusqu’à Bambidie.

Actuellement la CEB exploite trois chantiers : Okondja, Wolo et Milolé. Nous avons pu nous y rendre en compagnie de Philippe (directeur de site), Patrick (directeur d’exploitation), et Nicolas (responsable du service cartographie et des inventaires).

Eclairage : un bois labellisé FSC

La CEB est une des rares exploitations à produire du bois certifié FSC (Forest Stewardship Council). Ce label, créé en 1993 suite à la conférence de Rio sur l’environnement, certifie le bois issu de forêt gérée de façon durable. Pour l’obtenir, l’entreprise forestière doit répondre à de nombreux critères : établir un plan d’aménagement forestier permettant à la forêt de se régénérer, limiter son impact sur l’environnement, respecter des règles sociales et de sécurité pour ses travailleurs mais aussi pour les familles qui vivent dans la forêt. Ce volet social implique la création d’écoles, l’installation d’habitations mais aussi la prise en compte des revendications villageoises afin de pratiquer une exploitation en accord avec les populations installées sur la concession. Autre volet primordial : la traçabilité du bois. Elle doit être impeccable, l’entreprise devant pouvoir à tout moment prouver l’origine légale de ses grumes. Le respect de ces multiples normes est vérifié lors d’audit d’organismes travaillant pour le label. Au Gabon, seulement trois compagnies sont certifiées FSC : la CEB, la CBG (Compagnie des bois du Gabon), et le groupe français Rougier.

Terre d’ébène lu par… un forestier : Philippe Jeanmart, directeur de site à Bambidie

« Comme ça vous allez à Chéchi chez les coupeurs de bois ? En voilà qui devraient apprendre leur métier… Ils tranchent un arbre à sept mètres de haut, pourquoi ? Ce n’est pas le haut de l’arbre qui est beau. C’est le pied. Le bois est dans le pied. Ils gaspillent la forêt. Un noir vient et leur dit : « J’ai trouvé cinquante acajous. » Ils saccagent tout le reste pour avoir cinquante acajous. Ca va vite à tomber une forêt séculaire ! C’est un massacre. On ne peut plus passer où ils sont passés. La plaie, c’est les chasseurs d’acajou. Ils esquintent la nature et le nègre. Hache et manigolo ! »

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5 commentaires

  1. Enfin, vous vous êtes mises au boulot. C’est pas trop tôt !
    Trève de plaisanterie, c’est très instructif et dépaysant. Comme toujours. ça donne envie. On vous envie et on attend l’épisode 2.
    Celui qui dit « ça fait plaisir à entendre », il est pas du midi ??! L’accent…
    Et ce bruit d’arbre qui tombe. Impressionnant.

    Posté le 1 septembre 2011 à 7 h 06 min | #
  2. Martin

    C’est magique ces couleurs, cette sciure orange, la terre argileuse rouge, le vert émeraude des feuilles…

    Et puis on apprend plein de choses ! Beau parallèle avec Albert Londres.

    Posté le 1 septembre 2011 à 10 h 40 min | #
  3. Enora

    Super ! encore ! encore !

    Posté le 2 septembre 2011 à 22 h 21 min | #
  4. Claire

    Très beau reportage! J’ai tout aimé : les photos, les sons et le texte! La personne interrogée est vraiment très intéressante.

    Posté le 3 septembre 2011 à 12 h 30 min | #
  5. Diane

    Ah… on retrouve enfin votre cher Albert ! Épisode très intéressant, instructif et tellement dépaysant. Les médias se complètent bien. Bravo ! Bon boulot, les filles !

    Posté le 9 septembre 2011 à 16 h 30 min | #

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