La sirène de Mouila

22 juin 2011

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Les contes et légendes ont bercé nos rêves de gosses. Petites, nous pensions que les elfes et les korrigans peuplaient les bois. Que les princesses restaient prisonnières de dragons belliqueux avant d’être sauvées par le prince charmant. Devenues grandes, il ne tenait qu’à nous d’y croire ou de rester rationnelles. Au Gabon, ces légendes sont omniprésentes. Peu importe la province, l’ethnie ou l’âge. Sirènes et génies peuplent le pays.

La ville de Mouila porte en elle sa part d’histoires extraordinaires. Capitale provinciale de la Ngounié, la cité compte 30 000 âmes. Elle est scindée en deux par une rivière : rive droite les bâtiments administratifs, rive gauche les hôtels et restaurants. Dimanche 19 juin. Après un trajet Lambaréné-Mouila où nous avons frôlé la mort à plusieurs reprises, nous jetons nos sacs à terre. Ereintées, nous réservons une nuit d’hôtel à La Métisse. « Auberge propre avec chambres spacieuses », dixit notre guide touristique édition 2011, aux informations souvent erronées. Nous récupérons les clés et commandons une Regab, la bière locale. Après avoir repris nos esprits, nous contactons Ladislas, président d’une ONG environnementale. « J’arrive d’ici une heure. » Le temps pour nous de prendre une douche (froide, et avec la clé à molette pour débloquer l’eau…).
Ladislas se propose d’être notre guide pour quelques jours. Président de Muyissi environnement, ce jeune Gabonais, également reporter local, combat pour la préservation de la nature et notamment de l’eau. Ce soir-là, autour d’un plat local, il nous parle pêle-mêle de politique, de sa ville et des croyances « surnaturelles » du Gabon. Muyissi signifie « génie » en langue punu. Il y a quelques années (l’indice temporel reste assez vague…), une sirène vivait sur les bords de la Ngounié. Sa présence témoignait de la propreté du cours d’eau puisque les génies n’élisent domicile que dans des endroits sains. Mais la pollution ayant empoisonné les lieux, la femme-poisson aurait définitivement quitté la rivière. Devant notre crédulité, Ladislas insiste : « Notre ONG milite pour la défense de l’environnement et par conséquent pour le retour de ces génies. » Nous prenons note.

Après une bonne nuit, notre hôte nous a concocté une randonnée matinale. Rive droite, nous déambulons entre les ministères. Ladislas prend le temps de nous pimenter la visite de nombreuses anecdotes. Comme celle de l’agrandissement de quelques centaines de mètres carrés de la résidence présidentielle locale, jugée trop étroite pour recevoir ces hôtes dans les meilleures conditions… La suite de la balade nous mène directement dans le bureau du maire. Bâtiment moderne et bureau climatisé, le premier magistrat nous reçoit. Nous échangeons sur les raisons de notre venue, la vie de la province aussi. Récemment, la route (goudronnée) est arrivée jusqu’à Mouila. Une véritable chance dans ce pays qui compte seulement 1 000 km de routes. Ici, les infrastructures sont conçues par les Chinois qui monopolisent le marché. Et le maire de souligner : « Avoir une route goudronnée c’est bien mais c’est aussi dangereux. Sur ces kilomètres rectilignes et sécurisés, le conducteur ne risque-t-il pas de s’assoupir au volant ? Ne devrions-nous pas apposer des dos d’ânes », ironise-t-il.
L’après-midi, nous prenons la direction du lac bleu. Notre bible touristique s’essaye une fois de plus à la prose : « Ce lac est un étang dans lequel il vaut mieux éviter de se baigner. Sa couleur noire est due à la présence d’algues microscopiques. » Noir, bleu ? A y perdre son latin ! Après quinze minutes de piste, le site apparaît. Point de bleu, encore moins de noir, mais une étendue d’eau plutôt verte. Ici, on passe des week-ends détente en famille. Les récents aménagements (pour préparer la venue du président Ali Bongo Ondimba) ont malheureusement massacré les rives. Et le bâtiment en béton (résidence touristique en devenir) ressemble à un vaisseau fantôme.
En fin de journée, Ladislas nous propose une virée au Carrefour des jeunes. Chaque jour, les femmes de Mouila vendent le fruit de leur récolte : manioc, orange, piment, avocat… A peine arrivées, nous sommes prises à partie. « Ne me filme pas, ne me filme pas ! » Toujours cette appréhension d’être pris en photo. Sauf que cette fois, notre interlocuteur est impressionnant. Stature carrée, verbe haut, mine patibulaire, l’homme est théâtral. Finalement après avoir blagué, il nous propose une visite guidée du marché. Nous goûtons de petites aubergines avant d’avoir une explication plus que complète sur la confection du manioc. Après une heure, nous comprenons qu’Ibis est en réalité une connaissance de Ladislas et terminons la visite par une petite mousse au troquet du coin.

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Tôles et terre battue
Comme dans toutes les villes provinciales, la différence de niveau de vie avec Libreville est flagrante. Même si la capitale compte aussi ses bidonvilles, les villageois vivent ici dans des quartiers plus que délabrés. « Le Gabon ne peut évidemment pas se résumer à la  » vitrine Libreville « . En province, on vit encore dans des maisons faites de tôles et de planches », souligne Ladislas. Poules et chèvres peuplent les rues, la poussière envahit les perrons des habitations, les femmes font leur lessive dans la rivière voisine. Pourtant depuis notre arrivée, on ne cesse de nous rabâcher que le pays développe ses infrastructures. Le maître mot, c’est « l’émergence ». Ali Bongo Ondimba, au pouvoir depuis 2009 après avoir pris la succession de son père Omar Bongo Ondimba, veut bâtir une nation « émergente ». Donner les moyens à son peuple de se moderniser, de développer son tourisme. Mais en rencontrant des Gabonais qui s’investissent pour leur pays, on comprend que la réalité est toute autre. Exemple avec l’université de Mouila dont la première pierre a été posée en 2008. Depuis, les panneaux routiers indiquant les bâtiments ont été installés au bord de la piste. Et aujourd’hui, l’université compte… zéro étudiant, zéro professeur, zéro aménagement.
Pour notre dernière soirée, Ladislas nous fait découvrir la vie de quartier au PK 0 (comprenez le kilomètre 0, point de départ des destinations pour Tchibanga ou Lambaréné). Assises sur un banc, au crépuscule, nous dégustons notre premier vin de canne. Cette boisson s’obtient en récupérant le jus de la canne à sucre auquel est ajouté le bois amer. « Trois cent francs la bouteille », nous lance-t-on. Nous ne boudons pas notre plaisir à tester une fois de plus ce que l’on nous offre, servi dans des bocaux de confitures. Autour de nous, les personnes curieuses nous posent beaucoup de questions. Et l’hospitalité gabonaise prend tout son sens autour de cet « apéro » improvisé, sous les effluves des brochettes de viandes qui dorent sur la grille.

Le 22 juin au matin, nous quittons Mouila. A notre arrivée à la gare routière, toutes les places en cabines (intérieur) sont déjà réservées. Pour nous, ce sera dans la benne du pickup. Les Gabonais nous sourient : « Vous allez manger la poussière. » C’était peu dire. A peine sorti de la ville, le véhicule s’embarque sur la route. Vingt minutes et trois barrages policiers plus tard, la piste de latérite nous a déjà enveloppés de son manteau rouge. Chaque grain de poussière s’engouffre dans nos yeux (pourtant protégés par nos lunettes), nos oreilles et notre bouche à peine recouverte par un chèche. Enturbannées et calées entre une ration de manioc et un panier de poisson séché, nous égrenons les kilomètres à folle allure. A peine le temps de rester ébahies devant les paysages qui défilent : plaines, savanes, montagnes. Tout est un peu flou, ridé par le vent et la vitesse du 4×4. Après deux heures de voyage, sous un ciel grisâtre, la piste rouge s’engouffre dans la forêt du Mayombe. Comme une blessure venue entailler le vert de la canopée. Une véritable féerie. Malheureusement, aucun cliché ne témoigne de cette beauté exceptionnelle, l’appareil photo n’aurait pas supporté de sortir du sac. Seules quelques photographies illustrent l’impact réel de ce périple sur nos visages, à notre arrivée à Tchibanga, trois heures et demi plus tard.

7 commentaires

  1. Cette reprise de Gainsbourg est intéressante. J’aime bien. Vous la ramenez please… merci.
    Bises les filles et à très bientôt…

    Posté le 5 juillet 2011 à 20 h 46 min | #
  2. Bernie

    Perplexe, un peu envieuse aussi, admirative enfin, je dévore votre récit, épisode par épisode. Bon vent (de sable!) à vous. BbA

    Posté le 5 juillet 2011 à 21 h 20 min | #
    • Nolwenn

      Gainsbourg est sauvegardé ! Merci Bernie de ton message, que d’encouragements, c’est très touchant… Bientôt de nouveaux posts ! Bise à toutes les deux

      Posté le 6 juillet 2011 à 14 h 02 min | #
  3. Jallon

    Aaahhh l’Afrique. Sans connaître la région où vous êtes, je vois qu’elle reste ce qu’elle est, fidèle à ses traditions, à ses croyances. Et comme vous le racontez bien !Bon vent et bon courage pour tout. Bisous

    Posté le 6 juillet 2011 à 19 h 05 min | #
  4. MA

    Ton frérot a dû te former aux voyages à l’arrière des pick-up à Tortola ? ;-)

    Posté le 7 juillet 2011 à 22 h 40 min | #
  5. Avant votre rencontre, je ne connaissait pas du tout Albert Londres. J’avoue ma satisfaction de faire sa connaissance à travers vous deux et surtout à travers la lecture de l’une de ses eouvres. Je prendrais du temps pour écouter à nouveau quelques paragraphes dans lesquels sont illustrés les photos sonores de ses voyages en Afrique. Brute dans les termes, jugement occidental, mais réalité de ce qu’il à vu et entendu. Aussi, m’a-t-il permis de voyager dans un temps loingtain, celui des années 1920 pour comprendre ce qu’était l’Afrique et le Gabon particulièrement avec ses habitants. A très bientôt. Je n’oublie point les moments agréables que j’ai passé avec vous. Votre sympathie vous donnera la chance du voyageur. Recevez mes amitiés les plus sincères malgré le peu de temps passé, mais je suis plustôt resté avec le sentiment de vous connaître depuis kala kala (depuis longtemps en punu) Diboti (merci tjrs en punu) Ya mbassi (A la prochaine en vili de Maye sur mer).

    Posté le 8 juillet 2011 à 11 h 46 min | #
  6. laure

    Une regab donc. Il y a de quoi se regaber non ?

    Posté le 18 juillet 2011 à 22 h 38 min | #

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