Gamba : plongée à Shell City, le royaume du pétrole

28 juin 2011

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« Nous ne verrons pas Gamba », voilà ce que nous pensions à Mayumba alors que nos finances s’amenuisaient et qu’il n’y avait aucun moyen de retirer de l’argent dans les environs. A l’extrême sud du pays, nous souhaitions remonter la côte jusqu’à Gamba. Ce voyage n’était possible qu’à condition de pouvoir récupérer du cash sur place étant donné que nous ne disposions des fonds que pour nous payer le transport jusque-là. Y aller et prendre le risque d’être bloquées ou renoncer ? Véronique nous aida à nous décider, nous assurant qu’il y avait bien UNE agence bancaire à Gamba, certes sans distributeur mais où nous pourrions changer nos Travellers Chèques. Ravies, nous réservons (avec difficulté) nos places pour faire le trajet en double cabine : Mayumba-Loubomo avec Allassane puis Loubomo-Gamba avec Sogaca, alias Daniel [Goldano, l’intermédiaire chargé de contacter les deux chauffeurs et d’assurer notre transfert, nous arnaquant au passage de 10 000 francs CFA]. C’est vous dire le bazar.

Le jour J, mardi 28 juin, nous voilà parties pour un trajet épique.  Départ de Mayumba à 8h : arrivée à Gamba à 18h. Entre temps ? Trois heures d’attente à Loubomo sur le bord de la route à l’ombre de la case de Maman Adélaïde, Jaronne un bébé de dix mois qui nous vomit dessus dans la voiture, une traversée en bac câblé tiré par deux hommes sur la Boume-Boume, des kilomètres de plaine avalés, du sable à perte de vue qui fait chauffer et cracher le moteur, plusieurs cigognes, une tribu d’une trentaine de singes nous attendant au détour d’un bosquet, un second passage en bateau avant d’atteindre Mayonami, véritable cité du far-west… Et enfin, après cinq heures de piste, la vision d’un aéroport surmonté du logo d’une coquille saint jacques rouge et jaune. C’est Gamba, Shell City.

Nous l’ignorons mais c’est alors que débute notre parcours du combattant.

Après avoir posé nos bagages dans un hôtel avec eau chaude (le luxe !) et profité d’une bonne nuit de sommeil pour nous remettre du trajet de la veille, nous partons à la recherche de cette fameuse banque. Elle se trouve « au terminal ». C’est-à-dire au siège de l’entreprise Shell, là où tous les pipelines convergents. Et il y en a des « pipes » ! Ils longent les routes, à la vue de tous, au nez et à la barbe des éléphants, nombreux dans le coin – même si nous n’en verrons pas la trompe ! Rabi, Toucan, Koula, c’est ici que l’on récupère l’or noir des puits environnants. Foré en brousse, le pétrole est filtré au terminal avant de quitter Gamba en bateau et d’être raffiné à Port-Gentil. C’est donc sur cette base surveillée, une fois notre badge d’accès obtenu, que nous trouvons l’unique banque de tout le sud gabonais.

Mais, surprise, pas moyen de changer nos Travellers Chèques !

« C’était possible auparavant mais vous savez notre agence est toute petite », nous explique l’affable responsable. « Comment on fait nous sans argent alors ? » Silence. « Vous pourriez peut-être demander par fax à votre banquière de faire un versement vers notre compte et on pourrait vous débloquer l’argent demain… Si elle fait vite. » Nous n’avons plus de téléphone depuis la veille, notre appareil chinois acheté à bas prix à Libreville nous ayant lâchement abandonné, et, bien sûr, nous ne connaissons pas le numéro de la dite financière. Seule solution : trouver un accès à internet. Nous pénétrons alors dans les bureaux de l’entreprise hollandaise pour demander de l’aide. C’est là qu’Astrid entre en jeu !

Jeune cadre franco-gabonaise, elle quitte sans hésiter son ordinateur et son téléphone pour nous laisser contacter notre banquière. Tandis que nous perdons notre temps dans les méandres des serveurs vocaux de la S. G. (pour ne pas la citer) nous lui racontons notre voyage. « Mais c’est génial ! » s’exclame-t-elle. « Et vous n’êtes que toutes les deux ? Je vous tire mon chapeau, deux jeunes femmes qui voyagent comme ça en Afrique, c’est rare ! »

Comme si de rien n’était, Astrid propose de nous prêter l’argent immédiatement : 600 euros soit 400 000 francs CFA, une sacrée somme ! Armées de son RIB, nous envoyons à notre banque une demande de transfert d’argent sur le compte français de notre ange gardien. Et obtenons, comme par magie, la somme que nous voulions retirer. Ebahies par notre chance, nous la suivons à travers le terminal pétrolier pour une visite guidée après avoir essayé les combinaisons orange des pétroliers.

Le camp Yenzi, Desperate Housewife chez Les misérables

Le lendemain de cette heureuse rencontre, Astrid nous fait faire le tour de sa ville. Le plan des quartiers est simple à retenir : le visiteur passe du secteur Bienvenue à Plaine 1 puis Plaine 2, Plaine 3, 4 et 5. A l’image des municipalités de province que nous avons traversées, et malgré le prix du baril, le niveau de vie n’est pas plus élevé ici pour les Gabonais. Si Shell entretient et goudronne les routes, « les locaux » ne bénéficient pas réellement de cette manne pétrolière.

Gamba est divisée en deux : d’un côté le village, de l’autre les différents sites de Shell. Le terminal, l’aéroport (il appartient à l’entreprise), Wembo le camp des « tourneurs » (ouvriers qui passent 28 jours consécutifs sur les puits onshore puis reviennent 28 jours dans leurs foyers) et le camp d’Yenzi, la cité des cadres de Shell.

« Ici on tourne un film, c’est Desperate Housewife en VO » s’amuse notre hôte.  Plus de 150 familles, dont Astrid, David son mari et Yvan leur petit garçon, vivent dans cette cité ultra-sécurisée éloignée de la ville. Un golf, une plage artificielle, un piano bar, une piscine, une bibliothèque, des écoles, une crèche, une salle de projection… Tout est prévu sur place pour les expatriés. Chaque maison dispose de sa terrasse avec moustiquaire, de son jardin sans vis-à-vis, de son 4×4, de ses paraboles satellites, etc. Les entrées sont filtrées, les enfants jouent au hockey sur gazon tandis que les parents circulent en vélo (les premiers que nous voyions depuis notre arrivée au Gabon). De grands containers sont posés devant certaines habitations : celui-ci arrive, celui-là repart. Les lampadaires et arroseurs fonctionnent à plein régime, c’est Shell qui paie l’eau et l’électricité.

Qui dit fonctionnaire colonial ne veut plus dire esprit aventureux. La carrière s’est dangereusement embourgeoisée. […] On s’embarque maintenant avec sa femme, ses enfants et sa belle-mère. C’est la colonie en bigoudis ! Albert Londres, Terre d’ébène

Un véritable quartier à l’américaine aux allées proprettes et bien rangées. Français, Néerlandais, Anglais et Gabonais  : chaque communauté a son quartier et tout le monde se connait. Tous voisins, tous collègues. Une vie en vase clos et ils sont nombreux à ne jamais se rendre  « à la plaine », à Gamba. Le coiffeur ? On le fait venir à domicile ! Les courses ? L’économat, remplit de produits importés, est juste à côté ! Les sorties ? Les femmes organisent des soirées tous les vendredis et multiplient les concepts ! Dernier en date, copier l’émission « Un dîner presque parfait » et s’inviter entre voisins pour voir qui cuisine le mieux. « On est affecté entre quatre et huit ans en poste au Gabon en général », nous explique Astrid. « Pile le temps de faire des enfants : les femmes d’expat qui suivent leur conjoints ont une nounou par bébé, comme ça quand elles repartent en Europe leurs gamins sont propres et elles tranquilles ! »

Choquée à son arrivée, Astrid s’est habituée à sa prison dorée mais espère bientôt bouger. En attendant, elle nous invite à déjeuner après avoir assisté à l’office d’une église éveillée à la « chapelle des victorieux ». En réalité, il s’agit d’une petite salle éclairée par des néons où s’entassent plus d’une centaine de personnes, enfants et adultes mélangés. Il fait chaud, ça danse, ça chante, ça applaudit, ça prie et ça crie. Rien à voir avec une messe catholique en latin ! L’office est l’occasion de se défouler, d’oublier ses soucis et de retrouver Dieu, bien sûr. « Vous êtes quoi vous ? Juives, protestantes, chrétiennes, musulmanes ? » nous avait demandé la veille Astrid. « Non, athées » « Ha, cela n’existe pas en Afrique vous savez, la plupart des gens ne le comprennent pas ! »

Une femme et un homme prêchent entre deux chansons interprétées en live par quatre choristes et un véritable orchestre. « Ce matin, ça va changer, au nom de Jésus ! » hurle le pasteur dans son micro saturé, repris par la foule. « Jésus m’aime, il ne pourra jamais m’abandonner. Répétez après moi ! Je n’entends rien ! » On dirait presqu’un concert de James Brown. Nous battons la mesure mais, au bout d’une heure à ce rythme, la chaleur et le volume sonore nous épuisent. Lorsque Julie commence à répéter machinalement Amen à la fin de chaque phrase du pasteur, nous sortons un petit peu. Ici, il est autorisé d’aller et venir pendant l’office. Les enfants jouent, certains fidèles partent téléphoner, d’autres fumer ou se rafraichir. Les louanges reprennent de plus belles, alternant chants, prêches et témoignages des fidèles. Midi arrive enfin et nous filons déjeuner chez Astrid et jouer avec Yvan, notre petite divinité personnelle.

6 commentaires

  1. Martin

    Les tenues orange vous vont très bien !

    Posté le 12 juillet 2011 à 11 h 26 min | #
  2. laure

    Ah les traditionnels problèmes de retrait d’argent… Puerto Rico, Tortola et maintenant le Gabon, ah non cette fois c’est toi ! Super reportage. continuez les filles

    Posté le 18 juillet 2011 à 22 h 48 min | #
  3. MOAL Gilbert

    J’ai vécu quatre années heureuses en poste à Mayonami, autour des années 2000.
    En tant que chef de base mécanicien, pour une compagnie maritime de POG.
    J’en ai vécu tant et tant 24h/24h 7j/7j. J’envisage l’heure de la retraite venue maintenant, d’y retourner tranquillement,voir « le bout de la piste »…En compagnie du Fils que j’ai eu là-bas, il a treize ans maintenant, je lui ai donné un prénom Breton normal pour moi. Il s’appelle Gwendal.Si vous y retournez un jour…faites signe.Pensez seulement à ce dicton Africain « Si tu suis les chemins de je m’en fous tu vas te retrouver au village de si je savais » Bisous les filles et bravo pour votre courage, Kénavo Ar Wech’all. Gil

    Posté le 3 juillet 2012 à 13 h 12 min | #
  4. MOAL Gilbert

    Très beaux documentaires, et complètement bien vus et vécus.
    Bravo encore. GIL

    Posté le 3 juillet 2012 à 13 h 40 min | #
  5. Salut, je ne peux pas vous trouver sur cardsapp

    Posté le 28 novembre 2013 à 1 h 04 min | #
    • leboyer

      Bonjour Julie
      Que cherchez-vous précisément ?
      N et J.

      Posté le 18 février 2014 à 17 h 28 min | #

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